PRO : Entretien avec Mélina BOETTI, journaliste et co-fondatrice du projet Little Miss Soccer

Little Miss Soccer

Mélina BOETTIDe la découverte du football dans un village des Alpes de Haute Provence, en passant par sa carrière de haut niveau, Mélina Boetti nous fait le plaisir de répondre à nos questions, et retrace sa reconversion dans le métier de journaliste. C’est également l’occasion de revenir sur ce projet fou, Little Miss Soccer, réalisé avec Candice Prévost : Faire un tour du monde, caméra au poing afin d’illustrer le pouvoir du football et la condition des femmes à travers 16 pays du globe. Un voyage à travers un football, vecteur d’émancipation, loin des strass et des paillettes.


L’ENFANCE ET LA DÉCOUVERTE DU FOOTBALL

Avant de rentrer dans le vif du sujet, abordons votre enfance et le contexte dans lequel vous avez grandi. Comment le sport est arrivé dans votre vie ?

Je suis originaire de Saint André les Alpes, un village des Alpes de Haute Provence. Je suis fille de commerçants, mes parents tenaient l’épicerie du village, ce qui me laissait beaucoup de temps pour traîner dans la Grand-rue (la veinule principale) avec les copains. De ma génération, il n’y avait que des garçons. Ainsi, je me suis adonnée à tous les sports qu’ils pratiquaient, dont le football. Le foot était évidemment très présent et j’avais des prédispositions à être plutôt facile balle aux pieds. Du coup, je faisais partie de leur bande. Aussi, mon père était un super footballeur, spécialiste de l’aile de pigeon. Je pense que j’ai activé un mimétisme très tôt.

Quels sont vos premiers souvenirs de football ?

Des souvenirs de rue et de champ : Des heures passées devant l’épicerie de mes parents en rond avec les copains à interdire le ballon de tomber, à battre des records de sans rebond. Et aussi, des heures dans le champ familial, reprenant de volées, parfois acrobatiques, les centres « caviar » de mon cousin germain, très bon footballeur aussi.

Êtes-vous supportrice d’un club de foot en particulier ?

Longtemps, j’ai supporté l’Olympique de Marseille. Et même si aujourd’hui j’emploie le passé car le football moderne et ses dérives notamment financières m’écœurent, je me plais toujours à dire que l’Europe parlera à jamais marseillais.

Aviez-vous des modèles de footballeurs ou footballeuses ?

Waddle pour la folie, Zidane pour l’esthétisme, Pirlo pour la classe, et Giggs parce que Giggs. Côté footballeuses, peu d’images sont arrivées jusqu’à mon téléviseur lorsque j’étais gamine, mais un jour Mia Hamm a surgi dans Téléfoot (magie du direct) et j’avoue avoir été très inspirée.

Quel a été votre premier match en tribunes ?

La main courante du Stade des Peupliers à Saint André les Alpes. Mon père jouait le dimanche avec l’AS Saint Andréenne, je venais le supporter. Enfin, très vite je jouais sur le côté. Sinon, c’était tard, j’étais au lycée. J’étais partie avec des copains au Stade Louis 2 à Monaco. Pour un Monaco – OM. On s’était retrouvés dans le parking sous le stade et nous avions pu croiser les joueurs à la fin du match. Une folie : Barthez, Trézéguet (j’ai une photo avec lui, je suis rouge comme une pivoine dessus), Simone, Lamouchi, et Gallardo (j’étais un peu beaucoup fan de l’argentin). L’OM avait gagné et nous on chantait : « on vient, on gagne et on s’en va ! ». 

Vous avez pratiqué le sport pendant de nombreuses années. Pouvez-vous retracer pour nous, votre parcours de footballeuse, et le poste auquel vous évoluiez ?

Dès 5-6 ans j’ai joué au foot mais pas forcément de façon institutionnelle. J’ai joué avec les garçons dans le club du village dans les différentes catégories « jeunes » (« poussins », « benjamins », « pupilles » et minimes » – je me permets car je suis nostalgique de la terminologie de l’époque) mais ma pratique en club a été très aléatoire. J’avais un entraîneur qui ne me laissait pas beaucoup m’exprimer en compétition. Les jours de matchs, on me faisait clairement sentir que j’étais une fille et soi-disant “inférieure“. Il préférait faire entrer un bourrin qui n’arrivait pas à aligner un contrôle plutôt que moi qui avait de la technique et une bonne vision du jeu. Du coup, régulièrement je lâchais l’équipe pour garder le plaisir de la cours de récréation et du jeu avec les copains.

J’avais hâte de partir de mon village et même de mon département qui ne comptait aucune section féminine (et cela n’a pas vraiment évolué) pour rejoindre une équipe de filles. Une fois à la fac, à Marseille, j’ai rejoint le Celtic Marseille, le club venait de monter en Nationale 1A (l’équivalent de la D1 féminine aujourd’hui). C’était un gros challenge pour moi qui comptabilisais maximum 180 minutes au total de temps de jeu à 11, sur un grand terrain.

Je n’ai jamais vraiment trouvé ma place dans une équipe de copines déjà installées, qui n’aimaient pas la concurrence et me le faisaient savoir…

Ces années à Marseille ont été difficiles, je n’ai jamais vraiment trouvé ma place dans une équipe de copines déjà installées, qui n’aimaient pas la concurrence et me le faisaient savoir… Le milieu était encore très fermé et le peu de privilèges que les filles avaient, elles ne voulaient pas le partager. L’émulation, la concurrence saine sont arrivées avec la professionnalisation du championnat et des staffs. Longtemps, les coaches étaient des placardisés de bas étage du football masculin. En tout cas, c’était le cas au Celtic Marseille.

Par la suite, j’ai intégré différentes équipes en DH à Marseille puis à Juvisy (en région parisienne) pour que le football reste un plaisir pur d’autant que je me suis aperçue ne pas avoir le mental d’une grande compétitrice. J’ai joué aussi en championnat futsal sur la fin de ma carrière avec le Paris FC et Issy les Moulineaux. Et aujourd’hui, je joue toujours pour le fun, la forme et surtout les copines en Ligue Urban et avec l’équipe Little Miss Soccer dans le championnat FFSE de foot à 7. Et tout ça, au milieu du terrain, offensive !

Quels sont les plus grands souvenirs de votre carrière ?

C’est un jour de match, sous la neige, avec la DH du Celtic Marseille au Pontet près d’Avignon. Je me souviens avoir distillé des bons ballons dans tous les sens et avoir fait des différences étonnantes balle aux pieds. Les petites au centre de gravité bas n’étaient pas à leur avantage sur le manteau blanc glissant. Ma grande taille m’a avantagé cette fois-là. J’en ai plein d’autres mais ce serait long.

Mes souvenirs sont tous liés à une dimension proprioceptive très personnelle et intime dans le toucher le ballon.

En tout cas, mes souvenirs sont tous liés à une dimension proprioceptive très personnelle et intime dans le toucher le ballon. Les ressentis d’une frappe pure, d’un dribble cassant, et d’une passe millimétrée sont les plus prégnants pour moi. Après, les émotions collectives subliment cela de la meilleure des façons.

DU PROFESSORAT AU JOURNALISME

Votre début de carrière est assez loin du journalisme, puisque vous étiez professeur des écoles. Quel est votre parcours de formation ?

J’ai été professeur des écoles durant une courte période, je me suis vite sentie à l’étroit par rapport au système « éducation nationale », un système en total décalage avec la réalité du terrain. Ce métier est une véritable vocation, ce n’était pas la mienne bien que cette expérience pédagogique et humaine me serve encore aujourd’hui dans mon métier de journaliste féministe. Après le tableau noir des classes de primaire, je voulais intégrer une rédaction, une émission télé et ou une radio pour parler de cette passion du football. J’ai donc travaillé pendant deux ans en tant que chroniqueuse puis animatrice pour le 10 Sports, sur sa radio numérique (10 Radio). C’était une super aventure, j’ai beaucoup appris sur le métier et rencontré de nombreux footix et footeux géniaux.

Je me suis vite sentie à l’étroit par rapport au système « éducation nationale », en total décalage avec la réalité du terrain.

A quel moment, le métier de journaliste apparaît comme une évidence ?

Après une journée de classe avec mes moyens-grands de maternelle, tandis que je ne pouvais plus aligner deux mots car mes cordes vocales avaient été soumises à rude épreuve en ce jour d’avant vacances, je me suis posée devant la télé où Nathalie Iannetta commentait avec ses compères de Canal+ le transfert de Cristiano Ronaldo au Real Madrid. J’aurais voulu être à la place de Nathalie Iannetta. Dans ma tête, je donnais mon avis et voulais leur faire entendre. Dès le lendemain, j’ai fait CV et lettres de motivation, j’ai pris ma voiture et j’ai déposé des enveloppes à tous les services courriers des rédactions Sports de Paris en prévenant que c’était urgent, que le chef du service des Sports attendait mon pli dans l’heure.

Avant de reprendre vos études, vous allez découvrir le monde de la Radio pendant 18 mois. Comment est née cette opportunité ? Et en quoi a-t-elle confirmé votre volonté de changer de carrière professionnelle ?

J’ai eu quelques réponses négatives. Je n’étais ni journaliste, ni connue. Mais Michel Moulin, le directeur du 10 Sports, a eu l’audace de me laisser une place sur le 10 Radio. Ensuite, j’ai repris mes études à l’ESJ Montpellier en alternance au service des Sports de France Télévisions, et suis devenue journaliste encartée. A travers ce métier, j’ai fait coïncider ma soif de liberté, de rencontres et ma curiosité. La suite, l’écriture d’un projet d’une vie : le tour du monde « Little Miss Soccer ».

Les journalistes dans leur majorité recherchent le buzz que les grands envolées d’éditorialistes clivants et démagos font naître sans apporter aucune information, et pire sans n’accorder aucune valeur à leur propos. La forme plutôt que le fond.

Selon une enquête, les métiers de journaliste et footballeurs figurent parmi les 5 métiers les plus détestés en France. Comment l’expliquez-vous ?

Je n’ai pas eu connaissance de cette enquête mais si c’est le cas, je crois que ce sont des corps de métier trop en décalage avec les vrais gens. Les journalistes dans leur majorité recherchent le buzz que les grands envolées d’éditorialistes clivants et démagos font naître sans apporter aucune information, et pire sans n’accorder aucune valeur à leur propos. La forme plutôt que le fond. C’est un peu pareil pour les footballeurs que l’argent fait désormais courir et finalement éloigne du plaisir du jeu, et du notre aussi.

Vous allez étudier deux ans à ESJ PRO Lille-Montpellier. Nathalie Iannetta déplorait que « les étudiants se spécialisent dès l’école, non seulement sur leur domaine, mais aussi sur le support. C’est une aberration ». Était-ce votre cas à l’ESJ ?

Oui, j’avais choisi la filière télévision dans la mesure où j’avais trouvé un contrat en alternance aux Sports à France Télévisions. J’avoue que c’est dommageable mais finalement ce n’est pas si cloisonnant dans l’exercice du métier par la suite. Écrire, raconter, poser des mots et sa voix… c’est quelque chose d’abord que tout le monde peut faire, et ensuite qui n’a d’autre destination que l’information, le lien et/ou l’émotion peu importe le support ou le canal.

Des modèles vous ont-t-ils inspirée dans ce métier ? Si oui, lesquels ?

Nathalie Iannetta, non pas pour sa personne (bien que j’ai beaucoup de respect pour elle) mais pour la valeur de l’exemple qu’elle incarnait à la télévision. Il y a plus de 10 ans, il n’y avait que peu pour ne pas dire pas de femmes à la télévision. Hormis celles que les rédacteurs en chef posaient en plantes vertes de temps en temps, en leur demandant de ne pas faire de vagues, pour l’esthétique du plateau. Sinon, dans la vie, je ne suis pas vraiment « fan de » mais j’essaie d’avoir des modèles de tous les jours, inspirants pour leur histoire et leur parcours et non leur posture encore moins leur posture médiatique.

Nathalie IANNETTASource Télé7jours

Comment définiriez-vous le métier de journalisme ? Quelles sont les méthodes de travail, les qualités principales pour un journaliste ?

Je trouve très difficile de se sentir légitime dans le métier. C’est une grande responsabilité que de poser un regard objectif sur des sujets parfois loin de nous, même si l’intérêt est réel. D’autant plus quand, parfois, les rédacteurs et rédactrices en chef fantasment les sujets. Selon moi, la clé c’est l’expression du terrain et le sens que nous accordons intimement à l’information.

Voyez-vous des similitudes dans les deux métiers de professorat, et de journaliste ?

La connexion aux autres que cela nécessite et génère ainsi la pédagogie dont il faut faire preuve pour faire passer le juste message.

En 2012, vous allez être rédactrice pour la rédaction des sports de France Télévision. Quelle était votre fonction et votre quotidien ?

J’étais rédactrice pour l’émission Tout le Sport sur France 3. Cela consiste à rédiger des papiers sur l’actualité sportive et réaliser des tournages terrain pour raconter les belles histoires qui font le sport.

Eurosport détenait les droits. Jérôme Papin alors directeur de la rédaction d’Eurosport France m’a proposé de commenter les matchs de ce mondial.

Parallèlement à votre activité à France Télévision, vous rejoignez également Eurosport en 2014 ? Comment est née cette opportunité ?

Cette opportunité est née avec la Coupe du Monde féminine des moins de 20 ans au Canada, dont Eurosport détenait les droits. Jérôme Papin alors directeur de la rédaction d’Eurosport France m’a proposé de commenter les matchs de ce mondial. Une première ! Un vrai challenge que j’ai relevé avec plus ou moins de brio. L’exercice n’est vraiment pas évident. Cela ne m’a pas exalté, mais j’ai pu laisser transpirer mon amour pour le football et sa pratique féminine. Ainsi, ils m’ont ensuite proposé d’intégrer l’équipe de l’émission « Femmes 2 Foot » qui a suivi l’actualité du football français et des Bleues toute la saison 2014-2015 jusqu’à la Coupe du Monde 2015. Et là ça a été un vrai gros kiff d’être en plateau pour débattre.

Fifa Women's World cup Canada 2015
Fifa Women’s World cup Canada 2015Source Wikipedia

Quel était votre rôle pour Eurosport ?

J’étais rédactrice, j’écrivais « la lettre de la Boetti » : une lettre destinée à retracer la carrière de l’invité ou invitée (une actrice ou un acteur du football). Un exercice de style que j’ai adoré. J’étais également chroniqueuse plateau.

Entre un média comme France Télé, et un média spécialiste de sport comme Eurosport, le public n’est pas le même. Comment s’adapte-t-on à l’auditoire ?

C’est toujours du sport. Je n’ai pas eu le sentiment de devoir m’adapter, je ne l’aurais pas fait de toute façon…c’est tricher.

Entre la Presse web, la radio, et la télévision, l’exigence et les méthodes de travail sont-elles les mêmes ? Quelles sont les difficultés liées à cet exercice ?

Je crois que chaque journaliste à sa méthode, sa façon d’appréhender les sujets. Évidemment l’écriture n’est pas la même entre la presse écrite, la radio et surtout la télé. À la télé, si on retire les verbes, on vous met « très bien ». Dans mon cas, le plus difficile était de faire des phrases courtes : j’aime écrire, j’aime les mots et j’en redouble.

À la télé, si on retire les verbes, on vous met « très bien ». Dans mon cas, le plus difficile était de faire des phrases courtes : j’aime écrire, j’aime les mots et j’en redouble.

Nathalie Iannetta évoquait la télé avec nous et « Le problème de beaucoup aujourd’hui, ils font de la télé, ils travaillent pour soigner leur propre image. Ils ont oublié que le cœur même de ce métier, c’est de parler et de mettre en valeur les autres. ». Qu’est-ce que ça vous inspire ?

Hélas pas grand-chose car c’est bien réel. L’image et la quête de soigner la sienne déjouent les règles du sens et de l’authenticité. J’ai l’habitude de dire qu’il faut s’aimer beaucoup pour passer à la télé. Je ne suis pas très à l’aise personnellement avec la caméra et avec cette idée. C’est d’ailleurs marrant de constater que les présentateurs sont très souvent « petits » (je pose ça là).

Pouvez-vous revenir sur l’arrêt de l’émission Femmes2foot ?

Un mouvement au sein d’Eurosport, son rachat par Discovery a fait bouger les lignes de l’organigramme général. Et avec les personnes, les convictions. Femmes 2 Foot était le projet d’Arnaud Simon et Jérôme Papin à son origine. Sans eux, le sport féminin n’est pas resté une priorité pour la chaîne.

Si vous deviez retenir trois anecdotes de l’émission « Femmes 2 foot », quelles seraient-elles ?

D’abord l’ambiance de travail, on était une famille de passionnés, fiers d’être au démarrage d’une aventure inédite celle de la médiatisation de la pratique féminine du football autour des directs et d’un talkshow. Nous n’avions pas de grands moyens mais des idées audacieuses.

Femmes 2 footSource Foot d’Elles

Erwan Geloen, notre chef d’édition, a su tirer le meilleur de chacune et chacun de nous au profit d’une émission dynamique et dense. Ensuite, pour l’anecdote, je dirais les yeux de Romain Balland et son « Salut à tous » inclusif et enjoué que je me plaisais à imiter. Enfin, le défilé de top joueuses. Chaque lundi, j’étais comme une gosse.

En 2016, vous allez devenir rédactrice en chef du Magazine « Les Sportives ». Pourquoi cette expérience n’a-t-elle duré que si peu ?

C’était un super projet, je voulais y prendre part. J’ai écrit dans le magazine avec beaucoup de plaisir, enfin je pouvais mettre des verbes et ne pas tailler mes longues phrases. L’histoire des sportives est trop longtemps restée dans l’ombre pour ne pas faire dans le détail et la poésie des mots.

J’ai aimé aussi en être la rédactrice en chef, ce rôle rencontrait totalement ce qui me constitue. Cela n’a pas duré car très vite l’idée de Little Miss Soccer a germé, j’avais envie d’ailleurs…

LITTLE MISS SOCCER : LE FOOT, DU JEU A l’EMANCIPATION

En 2017, vous lancez votre projet Little Miss Soccer avec Candice Prévost, ancienne joueuse du PSG. Comment vous êtes-vous rencontrées ?

Sur l’émission « Femmes 2 Foot » à Eurosport. Elle était commentatrice et consultante.

A gauche, Mélina BOETTI. A droite, Candice PREVOST Source LittleMissSoccer

Comment est née l’idée de ce projet ? Quels étaient les objectifs de ce projet ?

La perspective de la Coupe du Monde féminine 2019 organisée en France a déclenché instantanément notre envie de réaliser quelque chose de grand dans la mise en lumière des footballeuses. L’aventure devait être internationale pour rendre compte de l’universalité du football, définition devenue réelle depuis que les femmes le pratiquent.

Le premier objectif était de sortir les footballeuses d’une invisibilisation sclérosante et accorder de l’importance à leur histoire. Footballeuse, n’est pas juste le féminin de footballeur, c’est une prise de position en soi, une façon d’être subversive et rebelle. La footballeuse porte en elle la lutte contre le patriarcat qu’elle se veuille militante ou non.

Footballeuse, n’est pas juste le féminin de footballeur, c’est une prise de position en soi, une façon d’être subversive et rebelle.

En racontant leur histoire de terrain, nous savions que nous allions raconter leurs parcours de vie et surtout relayer une dynamique collective en faveur de l’émancipation des femmes du monde. Aussi, nous avions à cœur de montrer à travers ces rencontres avec nos homologues, un football dépourvu de ses dérives contemporaines à savoir un football dont les règles sont dictées par le business et l’individualisme plutôt que par le jeu et le collectif. Ce voyage initiatique était ainsi pour nous un moyen de se réconcilier avec le football de notre enfance, celui qui fait des croûtes aux genoux, des bleus aux cuisses et qui nous donne un but commun et partagé.

Candide PREVOST et Mélina BOETTI
Candide PREVOST et Mélina BOETTI – Source Ouest-France

Enfin, dans la manière de tourner ce documentaire, de l’incarner, nous avions la volonté de sortir des codes télévisuels hétéronormés, androcentrés, et quand il s’agit de « foot féminin » (comme ils disent) d’une lecture infantilisante et esthétique de la pratique.

A la lecture du livre, j’ai ressenti un peu le sentiment que décrivait Sandrine Mathivet en 2011 « certaines jeunes filles n’osent pas encore venir au football à cause de l’image de « garçon manqué ». Dans quelle mesure avec-vous subi ce cliché ? Est-ce finalement le point de départ de ce projet ?

Quand ce n’est pas commun, ou trop invisible, les gens ont tendance à enfermer la différence dans des descriptions toutes faites, cela les rassure, ils gardent le contrôle du patriarcalement correct. Oui j’ai été appelée ainsi mais je ne l’ai pas subi car ma pratique me donnait beaucoup trop de satisfactions pour que je m’arrête à ces quelques mots venus de personnes sans grand intérêt pour moi.

Comment a été préparé le voyage ? Comment s’est fait le choix des pays traversés ?

La préparation a duré deux ans. Il nous a fallu beaucoup de persévérance et de lâcher prise. Nous avions planifié un sens de trajet et identifié certaines étapes. La suite s’est écrite sur le terrain dans une instantanéité parfois anxiogène qu’on est parvenues à dompter. Le choix des pays c’est fait sur la base de notre connaissance du football international, d’articles archivés, et de Google alerts. Avec un œil malin sur la météo.

Little Miss Soccer
Little Miss SoccerSource Ouest-France

Combien de temps à durer le voyage à travers les 16 pays ?

Un an et demi. D’août 2017 à janvier 2019.

Comment ce projet a-t-il été financé et préparé ?

Dans un premier temps avec une campagne de crowfunding Kiss Kiss Bank Bank. Nous avons récolté 30 000 euros ce qui nous a permis de faire réellement le tour du monde en partant vers le Mexique à l’ouest pour revenir en France depuis la Nouvelle-Zélande. Ensuite, le projet a été vendu au groupe Canal+ et une production s’est mise en place pour tourner dans les 5 pays qui nous manquaient en Asie et en Afrique.

A travers votre carnet de voyage, on sent dans un premier temps, l’amour des femmes pour le football. Ça parait naïf de le rappeler mais c’est ce qui frappe dans le reportage… Était-ce selon vous une évidence ?

Quand on connaît les difficultés à surmonter, en tant que femmes, pour jouer au football – le simple accès aux terrains, la barrière des propos et attitudes sexistes et homophobes à dépasser, le déni de notre sportivité – je pense que chaque femme qui s’affiche sur le terrain porte un amour fou au foot. Oui c’était bien une évidence avant de partir et notre voyage a renforcé ce constat avec grande intensité.

Entre le simple accès aux terrains, la barrière des propos et attitudes sexistes et homophobes à dépasser, le déni de notre sportivité, chaque femme qui s’affiche sur le terrain porte un amour fou au foot.

Quelles idées ou visions que vous aviez du football et des femmes se sont confirmées dans le voyage ? Et celles, qui vous sont apparues nouvelles ?

Nous ne projetions aucune vision particulière, exceptée celle qui nous est imposée. Nous étions donc préparées à rencontrer Monsieur Machisme et équipées pour le questionner et le renvoyer au point de corner. La grande idée nouvelle qui nous est apparue, c’est que la société est réellement en train de changer et que les femmes ont décidé de revendiquer que ce changement ne se ferait pas sans elles. Dans le silence qui leur est imposé, désormais, les femmes grondent et crient.

Très rapidement, on s’aperçoit que le football n’est pas qu’un simple jeu, mais un véritable outil politique, un moyen d’émancipation des femmes. Votre voyage en Inde a été très marquant… Peut-on dire que c’est la plus grosse émotion du voyage ?

C’est difficile d’isoler l’émotion. Elle a été présente partout car nous l’avions inscrite au cœur de notre démarche, elle nous a suivies. Ce qui reste de cela, c’est la puissante énergie dont nous sommes chargées au contact de toutes les Little Miss Soccer que nous avons rencontrées car elles portent en elles nos convictions et une part de notre histoire.

L’Inde était le pays le plus loin de nos représentations d’occidentales privilégiées, et aussi la dernière étape d’un voyage d’un an et demi. C’est pourquoi cela été poignant.

Pouvez-vous expliquer ce que représente le football en Inde pour la femme ?

En Inde je ne sais pas. Mais dans ce coin de ruralité de l’état du Jharkhand que nous avons visité, il est salvateur. « Le football est ma vie » nous a confié une joueuse. Cette phrase simple en dit long quand on sait que naître fille dans cette partie du monde est une malédiction.

Dans ce coin de ruralité de l’état du Jharkhand, le foot est salvateur. « Le football est ma vie » nous a confié une joueuse. Cette phrase simple en dit long quand on sait que naître fille dans cette partie du monde est une malédiction.

Le football les anime, leur insuffle un élan émancipateur, et leur permet de se détourner en toute indépendance du destin fragile dicté par leurs parents et la société. En courant balle aux pieds, elles rejettent en bloc le rôle qu’on veut leur assigner, celui de la servante silencieuse. Et finalement, elles parviennent même à ne plus avoir besoin du ballon pour se rebeller et laisser s’exprimer leurs opinions dissidentes et libératrices.

Votre voyage vous également au Ghana pendant la coupe d’Afrique des nations. Comment est vécu le football en Afrique, et quelle est la place des femmes dans le football ?

En Afrique, le football ne se vit pas, il se vibre. Cette Coupe d’Afrique des Nations n’a pas rempli les stades comme cela avait été le cas au Cameroun lors de l’édition précédente, mais les supporters, leurs envolées, leur amour du ballon rond et la voix de leur nation légitiment le statut des joueuses africaines, pourtant pas très accompagnées par les instances dans leur processus de professionnalisation.

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Little Miss Soccer et le NigeriaSource Vernon

Pour les gens, elles sont stars en leur pays, considérées comme de véritables athlètes. Le drapeau, ses couleurs, créent un sentiment d’appartenance et d’interdépendance qui ne laisse aucune place à l’expression des stéréotypes de genre pourtant très ancrés dans le milieu du football. Nous avons assisté à la finale remportée par le Nigéria, les supporters avaient fait le trajet en bus de nuit pour soutenir leur équipe féminine. Je n’avais jamais vécu un moment aussi puissant en tribunes. Le match s’est fini aux tirs au but…plus de 120 minutes de transe. J’avoue avoir dû lutter contre une légère claustrophobie.

En Argentine où le football est très présent et culturellement fort, la place dans le foot pour les femmes est loin d’être gagnée. Comment l’expliquez-vous ?

En Argentine, rien n’est gagné pour les femmes. Elles subissent le machisme de plein fouet et le poids de l’Église ne fait que renforcer cette domination masculine présente à chaque coin de rue. Enfin, elles ne le subissent plus en réalité. C’est à Buenos Aires que nous avons rencontré des femmes dont le courage et l’obstination face au patriarcat s’affichent comme les pierres angulaires de leur football. « Me paro en la cancha como en la vida » : je suis sur le terrain comme dans la vie. Les joueuses argentines portaient ce message sur leur t-shirt. Cela résume parfaitement la voie de liberté que leur offre le football et leur volonté de s’engouffrer dans chaque lutte qui fera valoir leurs droits.

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Little Miss SoccerSource Canal+

Celle en faveur de l’avortement légal, gratuit et sécurisé rassemblent énormément de joueuses. Elles puisent dans le football leur force et se moquent que les hommes se sentent menacés lorsqu’elles y jouent. Au contraire, cet état de fait les galvanise.

En Argentine, les femmes subissent le machisme de plein fouet et le poids de l’Église ne fait que renforcer cette domination masculine présente à chaque coin de rue.

L’Argentine nous a aussi montré ce qui manque à nos footballeuses en France, notamment aux joueuses « professionnelles ». Les joueuses françaises ont si longtemps eu aucun droit que leur peu d’acquis aujourd’hui les empêchent de revendiquer plus d’égalité avec leur homologue masculin. Je crois que la parole des footballeuses doit se libérer en France pour leur bien d’abord et pour le modèle ensuite.

Elles ont besoin de se positionner avec aplomb dans la quête de leur reconnaissance mais aussi de leur victoire. La sortie médiatique de Megan Rapinoe à propos de l’Équipe de France était très juste. À ne pas s’assumer complètement, à se contenter du peu qu’on leur accorde, ou pire à composer individuellement pour assurer ses arrières et son après carrière, le talent ne suffira pas. Les victoires ne cueillent que celles qui vont les chercher, fidèles à leurs certitudes. Pour gagner, aucun compromis n’est permis, surtout lorsqu’on est une femme.

Comment le football est utilisé comme lutte d’égalité des sexes en Amérique du Sud ?

Personne n’a un mode d’emploi. Les institutions, les médias font le strict minimum. À titre d’exemple, au Mexique, depuis 3 ans maintenant, la fédération organise la semi-professionnalisation du champion féminin (la Liga MX). Dans le même temps le règlement intérieur insiste sur le fait que les footballeuses doivent soigner leur esthétique pour en faire partie. C’est pire que tout. On reconnaît ta pratique, et dans le même temps, on te réduit à ta féminité, une féminité à entretenir sans quoi, tu sors du game. Il n’y aucun mode d’emploi, excepté celui que les femmes, les joueuses écriront pour elles. Nous sommes à un tournant sociétal mondial, les voix se libèrent, les cœurs se serrent, les femmes ne lâcheront pas jusqu’à être entendues. L’expression de la sororité est aujourd’hui essentielle, sans frontière, ni barrière.

Nous sommes à un tournant sociétal mondial : les voix se libèrent, les cœurs se serrent, les femmes ne lâcheront pas jusqu’à être entendues. L’expression de la sonorité est aujourd’hui essentielle, sans frontière, ni barrière

Si vous deviez sortir le pays « bon élève » en termes d’égalité hommes femmes, quel serait-il et pourquoi ?

Pas le Mexique, vous l’avez compris. Sans aucun doute la Nouvelle-Zélande. Ce petit pays a des leçons à nous donner et bien au-delà du terrain de football. Là-bas, c’est Madame la première Ministre, c’est une femme élue alors qu’elle s’apprête à devenir maman, c’est deux députés, jeunes papas, qui viennent officier à l’assemblée avec leur nourrisson car la nounou a eu un empêchement de dernière minute.

Et en football, c’est une des rares fédérations (4 seulement au total dans le monde) à avoir acté l’égalité salariale entre les joueurs et les joueuses en équipe nationale. La mixité est utilisée comme un outil de performance pour permettre aux jeunes femmes d’atteindre le meilleur niveau. Les pépites en devenir jouent dans un championnat de garçons. Enfin, rien que nous pouvons encore imaginer en France.

Il est vrai que le football est un sport récent et donc vierge de préjugés sexistes. Peut-être que si nous nous penchions sur le rugby, sport inscrit dans l’ADN de l’île, les différences de traitement entre les femmes et les hommes seraient grandes. Je n’en suis même pas certaine tant la Nouvelle-Zélande s’attache à tordre le coup aux injonctions réactionnaires poussiéreuses.

Amérique du Sud, Afrique, Asie…Quid de la France et de la place qu’occupe la femme en France ? Comment le jugeriez-vous parmi les pays traversés dans le Little Miss Soccer ?

Nous avons tourné en France pour mettre en miroir avec les autres pays les dynamiques qui se jouent. Comme je l’expliquais plus haut, je crois qu’il nous manque un supplément d’âme rebelle. La France a progressé quant à l’accueil des jeunes joueuses, à la professionnalisation des conditions de pratique pour celles qui veulent en faire leur carrière, à la médiatisation du championnat féminin et des grands événements, etc.

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Little Miss Soccer Source Twitter

Disons que cela est matériel, désormais les joueuses ont besoin de faire entendre leur voix et arrêter de penser qu’elles ne sont pas légitimes ou d’avoir peur qu’on leur reprenne ce qu’elles ont déjà conquis. Je dis cela avec empressement mais aussi avec beaucoup de bienveillance. Je suis consciente que ce n’est pas facile pour une joueuse en activité de s’engager, tout en devant gérer sa carrière sportive, ses performances. Mais cela me semble un passage obligatoire pour asseoir leur statut de rôle modèle.

Le football chez les femmes s’est professionnalisé depuis bientôt 10 ans. Combien de joueuses sont professionnelles et peuvent se consacrer entièrement au football en première division française ?

D’un point de vue juridique, aucune n’est professionnelle. Les joueuses appartiennent à la Fédération Françaises de Football et signent des contrats « fédéraux » qui sont les mêmes que pour les amateurs. Et à l’exception de l’Olympique Lyonnais et du Paris Saint-Germain, les joueuses sont obligées de travailler par ailleurs bien que cela s’améliore et désormais, la plupart des clubs mettent en place quelques aménagements. En tout cas, elles sont encore trop nombreuses à devoir s’entraîner le soir après une journée de boulot dans les pattes. Ce n’est plus tolérable pour une sportive de haut-niveau et cela nuit au championnat dont l’hétérogénéité et les résultats souvent sur des scores fleuves n’invitent pas au spectacle.

En France, elles sont encore trop nombreuses à devoir s’entraîner le soir après une journée de boulot dans les pattes. Ce n’est plus tolérable pour une sportive de haut-niveau.

L’image du football féminin a considérablement évoluée. On est loin de ce qui Sandrine Mathivet déclarait en 2011 : « certaines jeunes filles n’osent pas encore venir au football à cause de l’image de « garçon manqué » qui leur sera attribuée » non ?

Alors je ne suis pas maman mais si un jour ma fille s’épanouit dans un sport comme le football, je n’aurais aucun problème à lui faire comprendre de ne pas s’attacher à ce type de raccourci. Et surtout, si elle s’épanouit elle n’aura même pas besoin de moi pour éviter de s’y attarder. Je l’ai été ce « garçon manqué », cela m’a procuré plus de plaisir que si je n’avais pas osé jouer au foot… Cela a évolué bien sûr car aujourd’hui les footballeuses sont visibles et existent aux yeux des jeunes filles. Et cela ne cessera d’évoluer tant que les jeunes filles ne se priveront pas de ce qu’elles aiment faire, et que leurs parents les soutiendront dans cette direction.

A quoi attribuez-vous les différences de médiatisation entre le foot des hommes et celui des femmes ?

À l’histoire. Les différences de médiatisation vont de pair avec le traitement avilissant porté sur les femmes en général depuis des siècles. Je peux répondre à votre question par une simple question : depuis quand les femmes sont autorisées à pratiquer le sport ? Aujourd’hui, le football que les joueuses donnent à voir est d’une technicité qui n’a rien à envier au football masculin. L’Équipe de France en est la vitrine explosive. Les médias l’ont compris et en font un produit. En revanche, les différences se font sentir dans les moyens investis pour faire la part belle à la pratique féminine. Il n’y a encore pas longtemps, les matchs étaient filmés avec très peu de caméras dont une centrale posée sur une estrade Kiloutou qui ne laissait même pas voir la joueuse qui tirait les corners.

Peut-être qu’un jour une spider-cam suivra Kadidiatou Diani dans tous ses déplacements de la 1ère à la 90ème comme Canal l’avait fait pour Zlatan.

Peut-être qu’un jour une spider-cam suivra Kadidiatou Diani dans tous ses déplacements de la 1ère à la 90ème comme Canal l’avait fait pour Zlatan. Même si je ne le souhaite pas, pour d’autres raisons : notamment celle qui m’amène à fuir les matchs masculins devant tant de mise en scène puérile et trop loin du football authentique que j’aime. Ce football qui se joue, pas celui qui se paye trop cher, qui parle trop et qui finit par ne faire rêver plus personne tant il s’éloigne du peuple.

Les médias français essaient de nous renvoyer une image du sport collectif féminin, avec des filles toujours bien apprêtées, sympathiques, polies… en prétendant un fair play et relationnel à l’arbitre supérieurs à celui des hommes. La coupe du monde a prouvé que les choses étaient à nuancer, avec des joueuses qui parfois s’insultaient. Validez-vous cette façon de promouvoir le football féminin ?

Encore une bienveillance déplacée et indécente de la part des journalistes et autres observateurs qui en s’éloignant de la réalité du terrain, ramènent les joueuses au rôle de la femme bien sous tous rapports, à qui l’on a appris à ronger son frein, ne revendiquer aucune once de colère, préférer le silence à la révolte. Mais non, le football est un sport d’opposition qui peut être frappé d’injustices et ainsi échauffer les esprits. Donc oui, une joueuse peut péter les plombs et c’est très bien qu’elle se l’autorise, n’en déplaise à ceux qui n’aimeraient trouver que douceur dans leurs interactions. Elles sont compétitrices et ne sont pas épargnées par les excès provoqués par la déception, l’effort usant, les erreurs de jugement, etc.

Ce football qui se joue, pas celui qui se paye trop cher, qui parle trop et qui finit par ne faire rêver plus personne tant il s’éloigne du peuple.

L’insulte est polie quand elle permet de s’affranchir du diktat patriarcal, croyez-moi, un jour, que j’espère proche, toutes et tous le comprendront. On vivra heureux, l’injure n’aura plus sa place. Je souligne, cependant, que les femmes font beaucoup beaucoup moins de chichis que la grande majorité des footballeurs. D’ailleurs, un match féminin propose plus de 15% de temps de jeu effectif en plus, en comparaison avec un match masculin. Pas besoin de chercher loin pour trouver l’explication.

Pourquoi ne pas renvoyer l’image du football féminin tel qu’il est ?

Il l’est, il existe très fort. Il suffit juste de l’apprécier dans son essence. Les clichés, ce ne sont pas les footballeuses qui les relaient mais bien ceux qui les critiquent pour rester au chaud dans leur confortable conformisme.

On entend souvent qu’il est difficile ou absurde de comparer le niveau de jeu du football masculin et féminin. Êtes-vous d’accord ?

On ne pourrait comparer que dans le cas où femmes et hommes se confrontaient sur un match en ne s’attachant qu’au résultat, sur le seul plan sportif en fin de compte. J’ai perdu des matchs 10, 15 à zéro face à des hommes en amical sur des préparations d’avant saison, vous voulez que je vous dise qu’ils sont plus puissants, plus rapides, plus forts que nous ? Très bien, au même niveau d’entraînement, c’est vrai. Et après ? Je ne vois aucun sens à la comparaison comme je n’en trouve aucun au simple fait de se poser la question de la comparaison. On joue, on prend du plaisir à le faire, point. Cela devrait suffire à faire taire une réflexion, en soi discriminante.

Little Miss Soccer
Little Miss SoccerSource Twitter

Dans ce cas, pourquoi comparer les médiatisations, rémunérations des joueuses, diffusions des matchs, audiences ou affluences des tribunes ? Ces comparaisons ont-elles plus de sens ?

Car derrière cela, il y a des décisions prises majoritairement par des hommes, de surcroît de pouvoir, et que l’injustice se fait trop souvent sentir. Ils ne peuvent plus nous cacher alors ils nous comparent à eux pour nous dénigrer. On ne veut plus se cacher alors on démantèle les injustices et on leur demande des comptes.

Utiliser le football comme un moyen d’émancipation en voulant copier le business model et professionnel du football masculin, n’est-ce pas contradictoire ?

Encore une fois, ce sont deux choses différentes. Oui le football est un moyen d’émancipation car il permet aux femmes de se réaliser et s’affirmer sur un terrain trop longtemps décrété propriété masculine. Pour ce qui est du football business, c’est une création purement capitaliste et masculine. Ce ne sont pas les femmes qui ont mis en place un système qui propulse Neymar parmi les plus grandes fortunes du monde pendant que les mêmes qui applaudissent son transfert économiquement stratosphérique continuent de défendre la côte du sport le plus populaire du monde.

Le football est un moyen d’émancipation car il permet aux femmes de se réaliser et s’affirmer sur un terrain trop longtemps décrété propriété masculine. Pour ce qui est du football business, c’est une création purement capitaliste et masculine. 

Je peux dire que je ne souhaite pas aux femmes une émancipation qui entretiendrait le fossé entre les dominants et les dominés. Cela me semble d’ailleurs impossible tant que les femmes seront considérées comme une minorité. En revanche, dans mon idéal de société, j’aimerais qu’on réfléchisse à calquer, ou en tout cas niveler, les salaires des footballeurs sur celui des footballeuses. Ce jour-là, on n’aura réglé de sérieux problèmes. Dignité et respect, voilà ce qui est émancipateur.

En 2012, Eric Duprat évoquait ses craintes sur l’avenir médiatique du football féminin et le fait de bien choisir les matchs qui seraient diffusés. On ne peut pas dire que le PSG 11 – OM 0 soit spécialement une bonne publicité pour ce sport si ?

Encore une fois, en tant que passionnée du ballon rond, je ne vais pas dire que je prends un plaisir de dingue devant ce type de matchs mais le sujet n’est pas là. C’est en réalité très hypocrite de s’attarder sur ce constat. Accordons aux joueuses, à toutes, et donc aux clubs dans lesquels elles évoluent les possibilités de l’équité en matière d’entraînement, de suivi et de prise en charge et l’émulation se fera sentir, le jeu sera exaltant pour les spectateurs et téléspectateurs.

Votre projet me fait penser au projet Tatane, initié par Vikash Dhorasoo, avec cette volonté de réconcilier la population avec un football professionnel gangrené par l’argent, surtout chez les hommes. Les mêmes risques ne sont-ils pas à craindre avec un football féminin plus exposé, médiatisé et professionnel féminin en France ? Comment s’affranchir de ce risque ?

Ce sont les risques de l’ultra-libéralisme et de la mondialisation. Pour s’en affranchir, les réponses sont du côté de la solidarité et de notre humanité. À travers le football contemporain et ses dérives, nous retrouvons les dynamiques de notre société balbutiante, souffrant du manque de lien et d’empathie à l’égard des opprimées et opprimés, de la perte de repères face aux enjeux qui devraient pourtant tous nous concerner et nous unir. L’écologie, le féminisme, la lutte contre toutes les formes de discriminations…Le vivre ensemble finalement.

Enfin, avez-vous un message à faire passer pour conclure cet entretien ?

Enfin, j’aimerais pouvoir ajouter quelques lignes sur notre association Little Miss Soccer. Après son tour du monde, l’association Little Miss Soccer a pour ambition de fédérer une communauté de footballeuses averties et influentes sur le terrain comme dans la société civile. Des femmes conscientes de leur potentiel sportif mais aussi de la portée de leur voix et de leurs actions face au modèle masculin dominant. Little Miss Soccer vise à inventer des démarches concrètes et innovantes afin de participer à l’émancipation des jeunes filles et des femmes grâce à la pratique du football.En menant ces actions auprès des écoles, des entreprises, des associations, et des institutions sur le territoire national, Little Miss Soccer s’engage dans la lutte contre les stéréotypes de genre, le sexisme et toutes les formes de discriminations systémiquement liées. De part son expérience autour du globe et son réseau sans frontières, LMS se veut être le haut parleur de la parole des femmes du local à l’international et réciproquement.

Droit au but, haut les cœurs !

Nous tenons à remercier chaleureusement Mélina Boetti pour sa grande disponibilité et lui souhaitons bonne continuation dans la suite de ses différents projets. Nous encourageons nos lecteurs à visionner le documentaire et/ou se procurer le livre qui retrace cette aventure humaine et footballistique.

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