WEB – Entretien avec Les Dégommeuses, association de Lutte contre le sexisme, les LGBT-phobies et discriminations

Les Dégommeuses – Source Les Dégommeuses

La parution de notre entretien avec M. Bodineau, directeur de l’académie du PSG, a suscité la parution d’un article « s’insurgeant des propos lesbophobes du responsable technique de la PSG Academy » et une une vive réaction de la part de l’association Les Dégommeuses, qui a notamment dénoncé sur les réseaux sociaux la « lesbophobie institutionnelle » affectant le foot féminin. Après quelques échanges, nous avons décidé de revenir sur cet épisode et donner la parole au collectif pour de plus amples explications. Veronica Noseda, Secrétaire Générale de l’association a accepté de répondre à nos questions.

Avant de revenir sur ce qui vous a fait réagir lors de notre entretien avec Pierre-Yves Bodineau, revpayenons sur la naissance de votre association. Quelles sont les grandes étapes de la création de votre association ? Comment vous est venue l’idée de créer cette association et quels sont vos objectifs ?

L’association est née de manière informelle à l’initiative de Cécile Chartrain qui a décidé de réunir un groupe de copines pour reprendre le foot, un sport qu’elle aimait passionnément mais qu’elle avait dû abandonner à l’adolescence du fait de l’absence de clubs féminins dans sa région et du sexisme ambiant. En 2012, les Dégommeuses se sont constituées en association, à la fois pour pouvoir prétendre aux créneaux sportifs de la Ville de Paris et pouvoir recevoir des financements pour leurs premiers projets militants.

Les Dégos – Source Les Dégommeuses

De manière générale, les Dégommeuses ont pour mission de lutter contre les discriminations, notamment sexistes et LGBTphobes, dans le football et par le football. La particularité de notre collectif est que sport et activisme sont liés de manière inextricable : ce sont les joueuses qui portent elles-mêmes les actions militantes. Notre association se revendique comme une association féministe et intersectionnelle. Si les dimensions de la lutte contre les LGBTphobies et de la visibilité des minorités sexuelles et de genre font partie de nos priorités depuis nos débuts, elles sont indissociables d’autres combats : contre le sexisme, contre le racisme, contre les discriminations liées à la classe sociale ou encore au handicap.

Manifestation – Source Les Dégommeuses

Quelles sont les principales actions que vous avez menées et vos « réussites » ?

Le centre de notre action demeure notre équipe de foot, qu’on essaie de bâtir selon des principes d’inclusivité afin de lever tous les freins potentiels (symboliques et matériels) que des publics discriminés et/ou précaires rencontrent lorsqu’ils souhaitent pratiquer un sport.

En plus de cela, nous organisons des événements pour le grand public (tournois, concours d’affiches, etc.) mais aussi des actions de proximité (rencontres sportives avec des jeunes, projections de films, débats…), qui visent à sensibiliser nos interlocuteurs et interlocutrices sur les stéréotypes de genre, de classe, de race qui pèsent sur le monde sportif.

La première grande action des Dégommeuses s’est ancrée dans la solidarité internationale dès 2012 à travers un partenariat noué avec l’équipe sud-africaine du Thokozani Football Club. La semaine d’action “Foot for Love”, organisée à Paris en juin 2012, avait alors permis de sensibiliser contre les violences et les viols correctifs commis à l’encontre des femmes lesbiennes et bisexuelles dans le monde. Cette action a trouvé un prolongement direct avec la mise en place d’une démarche proactive visant à favoriser la pratique sportive et la participation à notre association de personnes exilées ayant fui leur pays en raison de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre.

On se souvient de Louis Nicollin et ses propos sur Benoit Pedretti il y a quelques années. Daniel Riolo et Jérôme Rothen ont été sanctionnés suite à leur propos dans une émission de l’After Foot du mois de Juin 2019. Le football est-il particulièrement touché par des propos sexistes, hétérosexistes ou actes homophobes ? Depuis le début de votre activité, observez-vous une évolution des mentalités ?

Il y a des progrès certains, en ce qui concerne surtout l’acceptation de la présence de femmes sur un terrain de foot. La médiatisation des exploits de l’équipe de France et de la dernière Coupe du Monde, qui s’est tenue en France, a certainement contribué à cette évolution positive. Cependant, en dépit de cette avancée, ce sport reste un bastion de la masculinité et les comportements et commentaires sexistes et lesbophobes ciblant les joueuses sont encore fréquents.

Elles sont constamment réassignées aux normes de la féminité : on les stigmatise lorsqu’elles ne les respectent pas assez (voir les déclarations de Pierre Ménès assimilant les footballeuses à des « grosses dondons trop moches pour aller en boîte le samedi soir ») ou on les félicite lorsqu’elles arrivent à conserver leur féminité malgré cette idée un peu farfelue de s’adonner à un sport viril comme le football. Ainsi, les campagnes de promotion du foot féminin mettent bien souvent en scène des femmes arborant tous les attributs de la féminité (cheveux longs, ongles peints, sourire, etc), alors que les images de footballeurs valorisent plutôt la performance sportive, les gestes techniques ou encore l’effort physique. Ces images stéréotypées invisibilisent de fait les lesbiennes, dont l’expression de genre transgresse bien souvent les codes stéréotypés de la féminité.

On sent que c’est un sujet complexe, difficile d’aborder pour les entraîneurs. Comment l’expliquez-vous ?

Les entraîneurs répercutent un sexisme et une homophobie qui sont structurels dans la société française et tout particulièrement prononcés dans le milieu du sport. Par ailleurs, en France, la situation est rendue complexe par une rhétorique universaliste, qui stigmatise toute minorité en l’assignant au rôle d’une possible menace pour l’« Union Nationale ». On pourrait d’ailleurs faire un parallèle entre l’injonction faite aux joueuses lesbiennes de rester dans le placard « pour ne pas semer la zizanie dans le groupe » et celle qui est dirigée contre d’autres minorités (les Noirs, les Arabes, mais aussi les femmes, qui ne sont pas une minorité) de faire profil bas pour ne pas porter atteinte à la Nation ! En réalité, ces discours, qui prennent pour seule parole légitime et faussement « neutre » la parole des dominants (notamment les hommes blancs bien éduqués et bien lotis) sont des outils de perpétuation des oppressions, puisqu’ils ont pour fonction justement de rendre invisible et donc acceptable la domination, en la présentant comme naturelle. Pour contrer ces mécanismes et initier véritablement une lutte éclairée contre les discriminations, il faut donc d’abord identifier la parole de la classe dominante comme une parole particulière, porteuse d’intérêts propres, et non comme une parole « universelle ».

A plusieurs reprises, nous avons abordé le sujet de l’homosexualité dans le sport, à travers un entretien avec Anthony METTE, l’auteur du livre « Les homos sortent du vestiaire », avec Eric Duprat, ancien entraîneur de Juvisy, Pascal BRETHES fondateur du Paris Football Gay, ou encore Pierre-Yves Bodineau, le directeur du PSG academy. Ce dernier entretien vous a fait réagir. Que reprochez-vous à cet entretien ? Vous avez qualifié certains de ses propos comme relevant d’une forme de lesbophobie Pour quelles raisons ? Juridiquement, est-ce vraiment le cas ? A notre connaissance, je ne vois aucun propos discriminatoire.

Nous avons réagi à des propos bien définis de Pierre-Yves Bodineau, auquel nous avons par ailleurs reconnu, notamment dans un échange privé, son grand amour pour le foot féminin et sa bonne foi. Notre critique concernait notamment deux passages. D’une part, M. Bodineau se réjouissait, dans l’interview, de l’évolution positive de l’image du foot féminin, désormais moins « clichée » et plus « féminine ». D’autre part, le directeur de la PSG Academy déclarait que s’il ne pouvait pas interdire aux joueuses de ses équipes de tomber amoureuses entre coéquipières, en revanche il se sentait en droit d’interdire à ces mêmes joueuses de le montrer, ou même de le laisser deviner. Il justifiait cette injonction au « placard », ou si vous préférez à l’invisibilité lesbienne, à la fois par la nécessité pour une équipe de foot d’être « un groupe apolitique, athée et asexué », et par l’intérêt supérieur de l’équipe, auquel des joueuses « out » [c’est-à-dire dont l’homosexualité est connue publiquement] pourraient nuire. On retrouve ici l’obsession pour une soi-disant « neutralité », et une vision d’une minorité qui s’assume comme étant un danger pour le collectif !

Les Dégommeuses – Source Les Dégommeuses

A notre sens, ces positions révèlent ce que les Dégommeuses dénoncent depuis longtemps, à savoir la lesbophobie institutionnelle qui est encore très présente dans le foot féminin. Quand on parle de lesbophobie institutionnelle, on se réfère à une lesbophobie qui ne se réduit pas aux insultes ou des actes de discriminations patents, tombant sous le coup de la loi. Il s’agit en l’occurrence d’une lesbophobie qui peut prendre la forme de propos policés et néanmoins empreints d’hétérosexisme, très présents dans les institutions du sport. L’interview de M. Bodineau en est un bon exemple. On peut citer le passage où il exalte la norme féminine dominante (qu’il attribue aux « jolies filles coiffées et apprêtées »), au détriment d’autres expressions de la féminité, qu’incarnent bien souvent les lesbiennes. Même si cela peut paraître anodin, ce type de discours revient à assimiler la présence de lesbiennes sur le terrain comme étant une présence « rétrograde » (c’est un autre terme utilisé par l’interviewé). Une présence qui, de fait, enlaidirait le jeu (M. Bodineau parle d’« esthétisation » du foot grâce au processus de « féminisation »), et qui donc ne serait pas la bienvenue. Nous ne sommes pas dupes : la vérité est que pour attirer les spectateurs, les institutions du foot (fédés ou clubs) ont cru et croient souvent encore nécessaire d’effacer les lesbiennes et les filles à l’expression de genre plutôt « masculine », celles-là même qui ont investi ce sport massivement dès l’origine, et ce en bravant les interdits, puisque tout le monde s’accordait à dire que le foot n’était pas « un sport pour les filles ».

Voilà pour un premier argument. De plus, nous avons réagi aux propos relatifs à la gestion des « vestiaires ». Nous pensons qu’encourager des lesbiennes à se cacher « pour leur bien et le bien du groupe » signifie les encourager au secret et à la honte. Certes, avoir un couple au sein d’une équipe ne doit pas être une mince affaire, surtout si le couple se sépare ou se dispute, mais bien d’autres enjeux affectifs traversent la vie d’une équipe : des filles qui tombent amoureuses du même garçon, deux filles qui ne s’entendent pas ou plus pour telle ou telle raison, etc. Pourquoi prendre l’exemple d’un couple lesbien comme l’exemple paradigmatique d’un facteur de déséquilibre quand dans un collectif il y en a 1000 autres? Et surtout, pourquoi renvoyer ces filles au silence, alors qu’on pourrait les accompagner dans leur parcours, les rendre plus fortes et surtout plus heureuses ? Nous savons le travail éducatif que font les entraîneurs, et c’est bien parce que nous ne sous-estimons pas ce rôle que nous nous sommes permis de rappeler M. Bodineau à ses responsabilités.

Comprenez-vous que la sexualité soit difficile à gérer pour un coach dans un groupe de sportifs ?

A nouveau, ce n’est pas tellement la sexualité qui est difficile à gérer (ou alors on empêcherait aussi les joueuses de vivre des histoires affectives et sexuelles avec des garçons, parce qu’un éventuel chagrin d’amour pourrait les déstabiliser), mais la sexualité qui ne rentre pas dans le cadre de la norme dominante.

Aujourd’hui, il n’y a toujours aucune joueuse de foot de haut niveau « out » en France. Pensez-vous que c’est un hasard ? Ou que les injonctions faites aux joueuses lesbiennes de « ne pas faire de vagues » ne sont pas du tout responsables de cet état de fait ?

Personnellement, les propos de Pierre-Yves BODINEAU ne m’apparaissent pas lesbophobes et j’attribue cette discrétion à ce qui peut se faire dans les entreprises, lorsqu’un couple hétérosexuel (ou non) travaille dans la même entreprise, ou quand les employés ont des opinions politiques ou religieuses différentes. Qu’en pensez-vous ?

Justement, le propre de la lesbophobie institutionnelle, ou du racisme structurel, est de ne pas se présenter comme une pratique discriminante, mais au contraire comme une pratique de « bon sens », puisqu’elle ne fait que confirmer ce que la majorité vit et pense. Dans le cas précis, on peut remarquer que, sur le lieu de travail, il y a le plus souvent une « présomption d’héterosexualité » et que de fait la sexualité est très présente partout : les bureaux des entreprises regorgent de photos de famille, de récits de vacances avec les conjoints, etc. Aujourd’hui, il n’y a toujours aucune joueuse de foot de haut niveau « out » en France. Pensez-vous que c’est un hasard ? Ou que les injonctions faites aux joueuses lesbiennes de « ne pas faire de vagues » ne sont pas du tout responsables de cet état de fait ?

Le football professionnel rassemble des gens de tous horizons, toutes cultures, et on imagine les difficultés pour un coach dans la vie de groupe. Dans un reportage intitulé « Jésus Football Club », Alex, l’ancien défenseur du PSG, protestant pratiquant, évoque sa religion. A la fin du sujet, le Brésilien se laisse aller à un commentaire déplacé sur l’homosexualité. « Dieu aurait créé non pas Adam et Eve mais Adam et Yves. Le Paris Football Gay a considéré à l’époque que les propos d’Alex n’étaient pas homophobes, mais étaient les racines de l’homophobie. Êtes-vous d’accord ?

Les propos de Serge Aurier sur Laurent Blanc, qu’il qualifiait de « fiotte », n’ont pas été qualifiés d’homophobes non plus par la plupart des éditorialistes sportifs. Nous avons écrit une tribune à ce propos, titrée « L’indicible homophobie ordinaire » » et qui nous semble toujours d’actualité. Ce qui nous intéresse n’est pas tellement le dérapage homophobe de l’un ou de l’autre, mais les mécanismes collectifs qui font que l’homophobie demeure acceptable, que ce soit dans ses formes outrancières ou dans ses formes plus « feutrées » dont nous avons parlé plus haut.

A ma connaissance il n’a pas été sanctionné. Qu’est-ce que ça vous inspire ? Selon vous, la sanction est-elle pertinente, dans un milieu où la communication est quand même très contrôlée et lisse ?

Sur les sanctions, nous avons toujours eu une position très simple : nous préférons la pédagogie à la sanction. Surtout que la sanction s’abat bien plus facilement sur celles et ceux qui sont considérés comme « moins respectables ». Même s’ils gagnent beaucoup d’argent, les joueurs de foot comme Aurier ou Alex seront toujours renvoyés à leurs origines populaires , et ils seront bien plus facilement ostracisés que les dirigeants et cadres de la FFF qui, pourtant, ont pas mal contribué à la perpétuation des clichés et discriminations sexistes et homophobes.

Avant l’association Les Dégommeuses, Pascal BRETHES a fait un gros travail avec son association le Paris Football Gay. On se souvient de l’affaire Créteil Bébel, équipe de foot qui avait refusé de jouer contre ce même Paris Football Gay car le nom du club était contraire à leurs convictions religieuses. Avez-vous déjà vécu ce genre de mésaventure ?

Non, nous n’avons pas eu des problèmes de ce type mais d’autres, quotidiens, au bord du terrain. Contrairement à ce que laissent entendre certains poncifs sur les classes populaires ou encore la religion musulmane, les attitudes sexistes et lesbophobes ne sont pas l’apanage d’un groupe spécifique – ou, plutôt, elles concernent tout le monde, sans distinction d’appartenance religieuse ou politique ou de couleur de peau. Régulièrement, nous subissons des railleries sur notre jeu ou pressions pour laisser le terrain aux garçons. Parfois les garçons/hommes qui attendent leur tour commencent à se faire des passes sur le terrain alors que nous n’avons pas terminé notre match !

Connaissez-vous son travail qu’il poursuit aujourd’hui avec son association « Rouge Direct ». ? Pourquoi ne pas avoir rejoint une telle association ?

Rouge Direct est une organisation qui s’est montée plus ou moins en même temps que Paris Football Gay disparaissait. Il fait de la veille et du plaidoyer sur la question de l’homophobie dans le sport. Nous suivons ce que fait cette association, mais nous sommes avant tout une équipe de foot, donc nous avons des finalités complémentaires mais non identiques. Par ailleurs, il est important pour nous de rendre visible les discriminations que subissent les lesbiennes et les femmes et hommes trans dans le sport. Or, Rouge Direct, comme son ancêtre Paris Foot Gay, est à notre connaissance uniquement composée d’hommes et s’occupe exclusivement de foot masculin. Cela ne nous a pas empêchées de collaborer avec le Paris Football Gay dans le cadre du projet « Foot For Love » mentionné plus haut : grâce au Paris Foot Gay nous avions eu la chance d’organiser un match entre l’équipe sud-africaine invitée à Paris et une équipe élargie des Dégommeuses au Parc des Princes.

Foot For LoveSource Les Dégommeuses

Certains dirigeants et entraîneurs ont l’impression d’assister à une « course contre les discriminations ». Un jour on leur demande de lutter contre le racisme, un autre contre le sexisme, de prendre parti pour la laïcité, et maintenant de lutter contre l’homophobie…

Si dirigeants et entraîneurs ont l’impression d’assister à une « course contre les discriminations », c’est qu’ils n’ont pas compris que bien souvent les mécanismes de ces discriminations sont liés. C’est bien pour cela que les Dégommeuses ont choisi une approche inter-sectionnelle, qui permet à la fois d’identifier la singularité de chaque oppression (être footballeuses noire lesbienne n’est pas la même chose qu’être un sportif gay blanc) tout en analysant ensemble les dynamiques systémiques qui nourrissent les différentes discriminations.

SOS Racisme, Les Dégommeuses, Rouge Direct…Pourquoi existe-t-il de multiples associations sur le sujet de la lutte contre la discrimination. Pourquoi ne pas tout simplement tout rassembler au sein d’une même association ? Ne témoignent-elles pas d’une divergence dans la manière d’agir pour lutter contre les discriminations ? Ne créent-elles pas une confusion dans la tête du grand public ?

Chacune des associations que vous citez a une mission très différente ! Par ailleurs nous avons des divergences politiques importantes avec les groupes que vous mentionnez, donc fusionner toutes ces associations, même si certains pensent que c’était souhaitable (et nous croyons que ce ne l’est pas) ne ferait qu’augmenter la confusion.

Pascal Brethes déclarait « avoir été victime du petit monde militant LGBT n’est pas chose facile. On pourrait même dire que nous avons été victimes de notre non-communautarisme auprès des autres acteurs LGBT ». A ses yeux, « les Gay Games sont le comble de l’inefficacité : prétendre lutter contre l’homophobie en se focalisant sur la population homosexuelle. Comme si c’était ses membres qu’on devait convaincre que l’homophobie est un problème grave qui doit être combattu ! C’est absurde et c’est coûteux (le budget prévisionnel est de 7 millions d’euros) ». Comprenez-vous ces critiques ? Comment vous positionnez-vous ?

Nous avons un point de vue diamétralement opposé à celui de Pascal sur ce qu’est le travail communautaire. Nous pensons que nous ne devons pas nous cacher, que pour pouvoir aller à la rencontre d’autres publics (et c’est ce que les Dégommeuses font tous les jours), il est nécessaire d’abord de créer un espace refuge, de se renforcer en tant que minorité discriminée, y compris en choisissant une non mixité choisie (dans le cas des Dégos, nous avons fait le choix d’accueillir au sein de l’équipe tout le monde sauf les hommes cisgenres, parce que nous considérons que ces derniers ont déjà d’autres espaces pour jouer en sécurité, même lorsqu’ils sont gays). Par ailleurs, je crois qu’il n’a pas tout à fait compris ce que sont les Gay Games, qui justement sont des compétitions qui ne s’adressent pas exclusivement à la communauté LGBT. Nous avons également adressé des critiques aux Gay Games, mais nos critiques ne concernaient pas tant l’absence des hétéros que le prix prohibitif des jeux et l’entre soi très blanc et masculin caractérisant ces Jeux.

Pensez-vous que l’on puisse défendre une communauté sans faire de communautarisme ?

C’est quoi le communautarisme, sinon un terme idéologique qui sert à disqualifier des minorités oppressées qui essaient de s’organiser de façon autonome pour s’émanciper des mécanismes structurels qui tendent à nier ou minorer leur existence ?

En début de saison de ligue 1, certains matchs ont été interrompu par les arbitres de ligue 1, après des chants à caractère homophobes issus des tribunes. L’arrêt de la rencontre est-il pertinent pour lutter contre ce genre de propos ?

Comme nous avons dit plus haut, et même s’il peut être symboliquement fort d’interrompre un match quand les gens se font insulter, nous nous opposons à une logique purement répressive, qui peut être d’ailleurs contre-productive. En début de saison, on a assisté à une surenchère entre LFP et supporters, qui n’a fait qu’alimenter les expressions homophobes dans les stades. En ce qui nous concerne, ce qui nous a sauté aux yeux, c’est qu’à un moment donné les médias et les dirigeants du foot (et notamment Noël Le Graët, président de la FFF) ont commencé à désigner une seule catégorie (les supporters, et par extension les classes populaires) comme étant le réceptacle principal de l’homophobie dans le foot. Cela leur permet de se dédouaner et de ne pas faire les comptes avec leur propre sexisme et leur propre homophobie. La vérité est que l’homophobie, tout comme le racisme ou le sexisme, peuvent s’exprimer de façon plus ou moins crue, mais traversent indistinctement toutes les classes sociales.

Banderole foot Source Le Parisien

« Cela fait partie des tribunes, du folklore, du foot ». Ce sont souvent des propos qu’on entend souvent. Qu’avez-vous envie de répondre à ceux qui se défendent d’être homophobes ou d’avoir des propos homophobes mais utilisant juste des expressions, utilisée par les pros eux même parfois pour se motiver dans les vestiaires.

Combien de fois a-t-on entendu ces mots : « je ne suis pas homophobe » ou « je ne suis pas sexiste ». Le simple fait que des insultes homophobes soient considérés comme du soi-disant « folklore », que ce soit dans les tribunes, dans les vestiaires, ou devant un écran télé avec des potes, montre bien à quel point l’homophobie est, comme le sexisme, un phénomène socialement parfaitement acceptable. Humilier et injurier les femmes et les homosexuels sont, hélas, des habitudes largement partagées.

Les médias et les dirigeants du foot ont commencé à désigner une seule catégorie (les supporters, et par extension les classes populaires) comme étant le réceptacle principal de l’homophobie dans le foot. Cela leur permet de se dédouaner et de ne pas faire les comptes avec leur propre sexisme et leur propre homophobie. La vérité est que l’homophobie, tout comme le racisme ou le sexisme, peuvent s’exprimer de façon plus ou moins crue, mais traversent indistinctement toutes les classes sociales.

Une de vos actions consiste à promouvoir le sport féminin. A quoi attribuez-vous les différences de médiatisation entre le sport féminin et masculin ?

Au sexisme qui pèse depuis toujours sur la pratique de ce jeu par les femmes ! Pas de considération, pas de moyens, pas de médiatisation : c’est un cercle vicieux qui heureusement est en train de se gripper, même si on n’est qu’au début du processus.

On entend souvent qu’il est difficile ou absurde de comparer le niveau de jeu du football masculin et féminin. Etes-vous d’accord ?

Ce qui est absurde est surtout de comparer deux contextes sportifs totalement différents d’un point de vue économique et social : tandis que le foot masculin est professionnalisé depuis longtemps, les femmes en France jouent encore parfois pour des salaires de misère et doivent avoir un autre emploi pour joindre les deux bouts ; tandis que les hommes ont des terrains, des centres de formation, des facilités partout, les femmes doivent se battre pour pratiquer leur sport préféré ; tandis que la pratique du foot est favorisée et valorisée chez les hommes, elle est encore relativement mal vue chez les femmes. Et on ne parle même pas des petites humiliations au quotidien : il existe plusieurs équipes féminines qui doivent se cotiser pour payer leurs déplacements ou acheter leurs maillots alors que les sections masculines des mêmes clubs se font offrir des tenues complètes. Au vu de tout ça, comment comparer, en effet ?

Dans ce cas, pourquoi comparer les médiatisations, rémunérations des joueuses, diffusion des matchs, audiences ou affluences des tribunes ? Ces comparaisons ont-elles plus de sens ?

C’est important de dénoncer l’indigence dans laquelle a été tenu le foot féminin en France et ailleurs pendant très longtemps. Et toutes les batailles auxquelles on a assisté ces dernières années (pensons au mouvement « equal play, equal pay » aux Etats-Unis, qui a mené des joueuses du calibre de Megan Rapinoe, Alex Morgan ou Carli Llody à dénoncer leur propre fédération pour discrimination sexiste) démontrent que les femmes commencent à se révolter et à ne plus se laisser faire. Le foot est un terrain de lutte féministe

Equal Play Equal PaySource NYTimes

Sandrine Mathivet déclarait en 2011 : « certaines jeunes filles n’osent pas encore venir au football à cause de l’image de “garçon manqué” qui leur sera attribuée ». C’était en 2011. Est-ce une réalité encore aujourd’hui ?

Comme nous avons relevé plus haut, ce type de cliché a des racines profondément lesbophobes. Si on n’était pas dans une société qui valorise une féminité très hétéronormée, les filles n’auraient pas « peur » d’être confondues avec des lesbiennes. Et n’oublions pas que ce cliché est nocif surtout pour les lesbiennes elles-mêmes, qui de fait sont considérées comme « persona non grata » sur un terrain de foot, et plus largement dans la société !

C’est la raison pour laquelle nous avons largement critiqué un certain style de communication de la FFF, qui par le passé a mis en avant dans ses campagnes de communication uniquement des sportives adoptant un look et des attitudes conformes aux normes de genre (féminines, glamour, en couple hétéro, mères de famille…), dévalorisant de fait toutes les autres (lesbiennes, bi, trans mais aussi femmes hétéros ne correspondant pas au modèle traditionnel de la féminité). Il faut dire que les choses ont passablement changé, et que même la fédé a compris qu’il était temps de mettre en scène des filles puissantes, physiquement engagées et émancipées du regard masculin.

Les médias français essaient de nous renvoyer une image du sport collectif féminin, avec des filles toujours bien apprêtées, sympathiques, polies… en prétendant un fair play et relationnel à l’arbitre supérieurs à celui des hommes. La coupe du monde a prouvé que les choses étaient à nuancer, avec des joueuses qui parfois s’insultaient. Validez-vous cette façon de promouvoir le football féminin ? Pourquoi ne pas renvoyer l’image du football féminin tel qu’il est ?

En effet, cela n’a pas de sens. Renvoyer les femmes à une supposée vertu, une plus grand honnêteté, est un travers qui reproduit des stéréotypes sexistes, et qui peut même avoir des effets pervers. Nous l’avons vu à la dernière Coupe du avec le cas des joueuses camerounaises, qui ont manifesté leur désaccord avec des décisions arbitrales. Leur comportement a été considéré comme choquant, violent anormal, et ça n’a fait au final qu’alimenter des commentaires sexistes réassignant les femmes à leur rôle de genre, et donc à la docilité.

En effet, renvoyer les femmes à une supposée vertu, une plus grand honnêteté, est un travers qui reproduit des stéréotypes sexistes, et qui peut même avoir des effets pervers.

En 2012, Eric Duprat évoquait ses craintes sur l’avenir médiatique du football féminin et le fait de bien choisir les matchs qui seront diffusés. On ne peut pas dire que le PSG 11 – OM 0 soit spécialement une bonne publicité pour ce sport si ?

Ce type de match aura de moins en moins cours avec le développement du foot féminin en France. Aujourd’hui, peu d’équipes ont fait le choix d’investir dans leur section féminine, mais pour celles qui ont fait ce choix, cela s’est révélé payant. Deux équipes françaises (l’OL et le PSG) figurent désormais au plus haut niveau international. Le jour où l’OM et d’autres feront de même, les compétitions seront certainement plus disputées et excitantes. Mais le public est déjà prêt à suivre si l’on en croit les records d’audience battue lors de la dernière Coupe du monde !

Un dernier mot pour conclure

Merci de nous avoir donné la possibilité d’exposer nos points de vue à un public d’amateurs et d’amatrices de foot. La prochaine fois, nous aimerions avoir plus de questions spécifiquement centrées sur le foot pratiqué par des femmes, sans qu’on nous renvoie tout le temps au foot masculin. L’actualité est d’ailleurs particulièrement riche en ce moment (qualifications pour les prochains JO, déclarations de Megan Rapinoe, multiplication des équipes féminines affiliées à la FFF ou autogérées, etc.). Chiche ?

Nous tenons à remercier chaleureusement Veronica Noseda pour sa disponibilité et souhaitons bonne continuation aux Dégos pour la suite de leur activité.

JM

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