Roger ZABEL
Roger ZABEL

Journaliste et commentateur sportif (Tours de France, Jeux Olympiques, Coupes du Monde de Football etc.), Roger Zabel a également présenté des émissions de sport et animé les soirées de ligue des Champions pendant 10 ans à la télévision. Directeur adjoint du service des sports de TF1, directeur adjoint d’Eurosport, il a accepté de revenir sur son parcours incroyable, à la radio et à la télévision, et nous confier son regard sur le monde du journalisme.

DE LA DÉCOUVERTE DU SPORT AU JOURNALISME

Comment le sport est entré dans votre vie ? Pratiquiez-vous un sport et si oui, à quel niveau ? 

Je suis issu d’une famille de sportifs. Mon frère était aux portes du professionnalisme en cyclisme et j’ai touché à peu près à toutes les disciplines du foot au tennis en passant par le volley, l’athlétisme, la planche à voile…Sans jamais réellement briller mais avec un niveau correct qui m’a donné envie de devenir prof de sport avant d’opter pour le journalisme.

Petit, quelles étaient vos idoles ?

Deux Roger : Roger Rivière, l’un de nos plus grands champions cyclistes et Roger Piantoni. Je suis originaire d’Epernay à 30km de Reims et donc du grand Stade de Reims de mon enfance.

A quand remontent vos premiers souvenirs de sport ? Quel est le plus marquant ?

Il s’agit de mon premier match au Stade Auguste Delaune en 1958. A l’époque, nous écoutions les matchs à la radio et je me suis étonné auprès de mon père de ne pas entendre le « Monsieur » commenter dans les hauts parleurs…

Etes-vous ou étiez-vous supporter d’un club de football ?

Oui, j’étais supporter du Stade de Reims de mon enfance avec Kopa, Fontaine, Piantoni et Simon Zimny qui deviendra mon entraîneur au Racing Club d’Epernay.

Adolescent, aviez-vous déjà en tête de devenir journaliste sportif ?

J’en rêvais dès l’âge de 12 ans.

Des modèles vous ont-t-ils inspiré dans ce métier ? Si oui, quels-sont-ils ?

Oui, ceux avec qui j’ai commencé à la télé : Robert Chapatte, Roger Couderc et Thierry Roland.

EXPERIENCES PROFESSIONNELLES

          Journaliste à RTL, Antenne 2, Canal+ et TF1

Vous débutez votre carrière à RTL en 1975. Comment s’est présentée cette opportunité ?

En fin de première année de mon école de journalisme, j’ai fait un stage à RTL. Ils m’ont gardé et j’y suis resté durant 8 années.

Pouvez-vous nous en dire plus sur vos différentes fonctions à l’époque ?

J’étais rédacteur reporter de base. Du reportage, du reportage et encore du reportage. Avec mes premiers direct en foot, cyclisme, tennis, ski…Bref, j’étais polyvalent.

Jusqu’en 1982, vous allez couvrir de nombreuses compétitions, notamment le Tour de France, les Jeux Olympiques d’été et d’hiver. Comment s’organise la couverture de tels évènements sportifs ?

Tout d’abord, la préparation est très importante. On n’a pas le droit de se planter. A l’époque, il n’y avait pas internet. J’étais le roi des fiches. Après, il faut faire le job en se servant de son feeling, ses connaissances et ses fiches.

Quels souvenirs garderez-vous de chacune de ces expériences et compétitions ? Avez-vous des anecdotes particulières ?

Que de très bons souvenirs et tellement nombreux ! J’ai gardé une image, sur la moto d’RTL : un échange en haut d’un col avec Eddy Merckx qui me demandait l’écart qui le séparait du peloton. On était loin des oreillettes, il n’y avait que 4 ou 5 motos radio et TV. Je devais avoir 24 ans !

On imagine qu’entre le Tour de France et les Jeux Olympiques, le public n’est pas le même. L’approche du métier est-elle la même ou faut-il, selon vous, s’adapter au public qui écoute ?

Le public peut changer d’une chaîne à une autre. On commentera de façon un peu plus technique sur Canal+ parce que c’est une chaîne spécialisée que sur TF1 qui s’adresse à un public plus vaste et moins connaisseur, même si depuis quelques années le « grand public » est de plus en plus aguerri.

En 1981, vous rejoignez la télévision et Antenne 2 et participez à l’émission Stade 2. Le passage de la Radio à la Télé est-il simple ? Entre la Télé et la Radio, quel est le média qui permet le mieux de s’exprimer ?

La radio et surtout RTL est la meilleure école de journalisme de France. J’y ai tout appris du métier et de ses fondamentaux. Ensuite, quand vous avez travaillé à la radio, passer à la TV est assez facile et ces deux médias permettent de s’exprimer de la même manière, même si les contraintes sont plus importantes en TV.

En 1984, vous quittez Antenne 2 pour rejoindre Charles Bietry sur Canal+. Quelles étaient vos fonctions et vos objectifs pendant deux ans ?

J’étais sensé devenir l’adjoint de Bietry mais qui connait bien Charly sait qu’il ne partage pas le pouvoir. Nous avons créé le service des sports de Canal+ où j’ai fait de la présentation et commenté le foot US. Mais j’étais surtout chroniqueur « sport » de Direct l’émission de la mi-journée que présentait Philippe Gildas.

« Ce que Bietry a apporté à la télévision dans le sport, c’est la précision, le travail de préparation des directs. Avant c’était assez folklorique. »

Si auparavant, le journalisme était principalement orienté sur la transmission de l’émotion à travers Jacques Vendroux ou Thierry Roland, Charles Bietry y a amené l’analyse tactique et technique. Peut-on dire qu’il y a un avant et un après Charles Biétry dans le journalisme ?

Ce que Bietry a apporté à la télévision dans le domaine du sport, c’est la précision, le travail de préparation des directs. Avant c’était assez folklorique. Bietry a fait travailler des consultants très techniques et il a mis à l’antenne des journalistes avec lesquels il était extrêmement exigeant à tous points de vue.

En 1986, vous travaillerez également pour la Cinq, en couvrant du Tennis et les 24 heures du Mans. Les chaînes de télévision ont-elles la même façon de fonctionner ?

Non c’est très différent. Il y a des chaînes privées où l’on travaille à flux tendu et les chaînes du service public où c’est beaucoup plus relax. Il y a des journalistes qu’on voit ressortir de leur placard doré une ou deux fois par an à l’occasion de tel ou tel évènement et un noyau dur qui bosse (l’équipe de Stade 2). Je suis bien placé pour le savoir car j’ai travaillé sur le service public et sur trois chaînes privées. En réalité sur France Télévisions, tu es moins bien payé mais tu es « invirable » même si tu as dépassé l’âge limite. Sur les chaînes privées, à 55 ans tu deviens trop vieux et trop cher…

En 1989, vous prenez la direction de TF1 en tant que directeur adjoint des services des sports. Pouvez-vous nous en dire plus sur les circonstances de cette arrivée ?

TF1 cherchait une « tête d’affiche » pour les sports. Je finissais ma deuxième saison de Télématin et j’ai été appelé par Etienne Mougeotte et Patrick Le Lay pour devenir à la fois présentateur et seconder Jean Claude Dassier à la direction des sports.

Quel était votre travail au quotidien ?

Au quotidien, on commence toujours par lire tous les journaux après avoir écouté les matinales des radios. Puis, il y a les conférences de rédactions, du travail de préparation des évènements et surtout de l’antenne.

Je fais partie de la génération de passionnés de foot qui a grandi avec les grandes soirées de ligue des champions que vous animiez le mercredi soir sur TF1. Aujourd’hui, TF1 ne diffuse plus de matchs de ligue des champions. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Les droits de la Ligue des Champions étaient devenus bien trop chers au regard des audiences que TF1 réalisait. C’est vrai que durant 10 ans, nous avons organisé de grandes fêtes du football. C’était beaucoup de travail et d’ailleurs certains des principaux journalistes de mon équipe sont passés aujourd’hui sur Canal+. Yves Kupferminc, Hervé Mathoux, François Charles Bideaux devenu patron de la prod.

Que pensez-vous de la médiatisation du football actuel ?

Elle est devenu très onéreuse…Aujourd’hui, c’est pratiquement impossible de voir du foot gratuitement en dehors de l’Equipe de France sur TF1. L’escalade va continuer entre Canal+ et Bein. Je ne sais où tout cela nous mènera. J’espère que la raison reprendra le dessus pour que le sport ne devienne pas un produit de luxe !

En 10 ans, vous allez couvrir trois phases finales de coupe du monde de football (1990, 1994, 1998) et de Rugby (1991, 1995 et 1999). Quels sont les grands moments d’émotions que vous retenez de ces compétitions en Italie en 90, aux Etats Unis en 94 et en 98 en France ? Les grandes images fortes ?

Il y en a tellement ! Mon grand souvenir, ce sont nos larmes à Thierry Roland, Jean Michel Larqué et toute l’équipe de TF1 après le coup de sifflet final de la finale contre le Brésil en 98. Nous avons rendu l’antenne pour la fameuse page de pub et là…Tout le monde a craqué, s’est effondré hors antenne. Les maquilleuses ont eu du boulot avant notre retour à l’image.

On se souvient que certains médias ont été extrêmement critiques à l’égard de l’Equipe de France et de son sélectionneur. Quels souvenirs avez-vous de cette période et qu’en pensez-vous avec du recul ?

Depuis 98, l’équipe de France n’a pas été épargnée par la presse. La passion entraîne obligatoirement des excès de langage ou d’écriture. Mais ce qu’a fait cette équipe en Afrique du Sud est tout simplement impardonnable. L’image de la France a été sérieusement écornée. Je crois avant tout à un problème d’éducation qui avec le « star system » n’est pas près de s’arranger.

Durant près de 10 ans, vous présenterez les émissions Téléfoot, Automoto, Va y’avoir du Sport et côtoierez entre autres Thierry Roland, Jacques Bonnecarrère et Dominique Grimault. Que retenez-vous de ces collaborations 

Des souvenirs inoubliables de convivialité et d’amitié et de grands moments de sport.

Que pensez-vous de l’émission Téléfoot aujourd’hui ?

Le problème de Téléfoot est avant tout le manque d’images. Téléfoot n’a pas les droits du championnat de France. Il s’agit pour Téléfoot de survivre. Mais sur TF1, seule chaîne totalement gratuite avec M6, le sport n’est plus une priorité. A mon époque, TF1 ne pouvait être absent des grands évènements sportifs disait Patrick Le Lay.

Après TF1, vous deviendrez directeur de la rédaction puis directeur général adjoint d’Eurosport. En quoi consistaient ces deux fonctions ?

Dans les deux cas, c’était un poste de responsabilité dans un contexte assez compliqué. Je me suis retrouvé à diriger des équipes qui dépendaient auparavant de Canal+ alors que je venais de TF1 qui avait racheté Eurosport France. Ils m’ont mené la vie dure…Ensuite c’est la direction générale qui ne m’a pas épargné.

Pourquoi cette activité s’est-elle arrêtée ?

Alors qu’on me reprochait des audiences « moyenne », un cadre de l’époque n’a pas supporté d’entendre les quelques vérités que je lui ai lâchées concernant sa fuite des responsabilités. Pour moi, ce sont les acheteurs de droits qui sont les premiers responsables des audiences. Et il y a eu ces mots : « tu es trop vieux et tu nous coûtes trop cher ». Je les entends encore ! Venant d’un « commercial » sans aucun charisme ni talent, c’est encore plus blessant. Mon boulot était de mettre en place des émissions et de faire commenter les évènements par d’excellents journalistes. J’étais le garant de la qualité de la rédaction d’Eurosport France. Mais il est sûr que si on t’impose de diffuser du tracteur pulling et de la balle au tambourin, tu feras moins d’audience qu’avec du foot. Etienne Mougeotte, alors vice président du groupe, m’a beaucoup aidé et défendu. Il a été le seul et je ne l’oublie pas.

            Directeur de l’école Supérieure de Journalisme et vision du métier

De 2008 à 2012, vous allez diriger deux écoles de Journalisme. Quels étaient votre rôle et les objectifs au sein de ces deux structures ?

Mon rôle était d’essayer d’améliorer la qualité et le sérieux de l’enseignement. La volonté de faire du résultat financier est difficilement compatible avec l’exigence d’un haut niveau d’enseignement et d’étude. Alors j’ai laissé tomber.

Quelles sont, à votre sens, les qualités principales pour un journaliste et les grandes règles sur lesquelles on ne peut transiger ?

Je ne vais pas être original : la curiosité. Vouloir en permanence tout savoir ! Avoir la vista et savoir bien écrire y compris à la radio ou à la télé. Ensuite être polyvalent (écriture, image, son et web).

Le métier nécessite des réseaux, mais aussi une certaine distance pour l’analyse. L’amitié est-elle compatible avec la profession ?

Oui, mais des rapports trop amicaux entraînent fatalement un manque d’objectivité.

Lors des conférences de presse de Didier Deschamps ou Laurent Blanc, les journalistes utilisent facilement le tutoiement. Est-ce une bonne chose selon vous ?

J’y suis hostile à l’antenne. Il est vrai que nous tutoyons les athlètes et certains entraîneurs dans la vie de tous les jours mais lors d’une interview, le vouvoiement apporte une distance indispensable et surtout de la « tenue ». Quand tu tutoies, ça peut devenir de « la discussion de bistrot ». Et puis certains journalistes tutoient les athlètes à l’antenne histoire de se la jouer paternalistes ou faussement proches ou intimes des athlètes. C’est ridicule.

N’est-ce pas difficile de trouver la bonne posture dans ce milieu ?

Si vous pensez « posture », ce n’est pas la peine de faire ce métier. Il y a des exigences, des fondamentaux à respecter ! C’est tout.

Le journalisme a-t-il changé ? Quel regard portez-vous sur l’explosion des émissions sportives (LEQUIPE21 etc.), du nombre de journalistes sportifs, consultants … ?

Nous avons été les précurseurs de ce type d’émission avec Dominique Grimault et Jérôme Bureau en 1991 avec l’émission « Va y’avoir du sport ». Le sport, c’est presque toujours la polémique. Il y a ceux qui sont pour et ceux qui sont contre quel que soit le sujet, quelle que soit la discipline. J’avoue que je suis fan de ces talk-shows même si parfois ça part un peu « en live ». La fameuse « tenue »

Le rôle de consultant n’a-t-il pas pris une place trop importante dans les médias sportifs ?

Non pas du tout. Le consultant est un expert. Il est le complément technique du journaliste. Le consultant est devenu incontournable et indispensable

Que pensez-vous de l’arrivée des réseaux sociaux dans le métier ?

Il s’agit d’info non stop. Tweeter est la plus grande agence de presse du monde à condition d’avoir un réseau crédible.

La politique a toujours fait partie du football. Celle-ci semble prendre de plus en plus de place dans l’analyse d’un club ou d’un match, notamment depuis l’arrivée du projet parisien. La dimension de ce nouveau PSG a-t-elle changé l’approche de votre métier ?

Fondamentalement non ! Sinon qu’il y a un football à deux vitesses. Alors ça garantit du haut niveau mais aussi malheureusement une inégalité des chances qui ne pourra durer éternellement. Les risques de tricheries et de corruptions ne font qu’augmenter et on vient d’en avoir la preuve avec Blatter et la FIFA. En ce sens, les journalistes de sport vont devoir faire de plus en plus d’investigation.

Le pronostic fait-il parti du métier de journaliste ? Pour le grand public, n’existe-t-il pas une confusion entre ces deux activités ?

Les pronostics sont normalement réservés aux chroniques hippiques ! Non le pronostic dans le cadre du loto sportif n’est pas une activité journalistique. C’est de l’animation d’un jeu d’argent…

« Il arrive un moment où l’on devient, à l’antenne et sans s’en rendre compte, un has been bourré de tics de langage, une sorte de caricature de ce qu’on a été.»

Aujourd’hui, vous êtes globalement absent des médias sportifs. Est-ce un choix ?

Oui et non. Non avant 2004 mais le destin en a décidé autrement. Oui depuis 2001, où je privilégie la qualité de notre vie, à ma femme et à moi, sur une Ile de Bretagne où nous passons 60% de notre temps car je m’étais toujours dit que je ne ferais jamais le match de trop et que j’arrêterais de travailler à plein temps après près de 40 ans de métier. Il arrive un moment où l’on devient, à l’antenne et sans s’en rendre compte, un has been bourré de tics de langage, une sorte de caricature de ce qu’on a été. J’espère avoir évité cela aux téléspectateurs.

Un poste à la radio ou à la télévision vous intéresserait-il et dans quelles conditions ? A moins que la page soit définitivement tournée…

En tant que chroniqueur à la radio éventuellement, ce qui est déjà le cas deux ou trois fois par an avec mon ami Laurent Ruquier sur RTL. Mais je veux pouvoir continuer à jouer mes trois parties de golf hebdomadaires avec ma femme, pouvoir partir à la pêche en mer traquer le bar avec mes amis, pouvoir continuer de m’occuper de mes petits enfants. J’ai une vie de rêve. Je regarde le sport comme un spectacle et plus comme un travail aujourd’hui. J’ai cette liberté et ce privilège.

Nous tenons à remercier chaleureusement Roger ZABEL pour sa disponibilité et lui souhaitons le meilleur dans la suite de ses activités

Propos recueillis par The Wolfman.

Références

[1] – Photo issue du siteducyclisme

[2] – Photo issue du site All-athletics

[3] – Photo issue du site LeMonde

[4] – Photo issue du site INA

[5] – Photo issue du site INA

[6] – Photo issue du site INA

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