PJ_SOCCER-POPULAIREPour ce nouvel entretien avec les journalistes, nous avons rencontré Patrick Juillard. Journaliste indépendant, diplômé de Sciences Po Paris, passé par la «Revue Politique et Parlementaire » et «Paris Berlin Magazine », il est spécialisé dans le football africain et a couvert 5 CAN. Aujourd’hui rédacteur en chef du site Footafrica365.fr, collaborant au site Mondafrique.com, African Football Media et RFI, dans l’émission Radio Foot Internationale, il nous fait le plaisir de répondre à nos questions et revenir sur la CAN 2015 en Guinée Equatoriale.

Comment avez-vous découvert et développé un intérêt pour le football ?

Ma passion du football est indissociable de l’OGC Nice, le club de ma ville que j’ai toujours supporté, et du Ray, le stade où j’ai connu mes premières et mes plus belles émotions de supporter. J’allais généralement voir les matchs en Populaire Sud, avec des copains. Ces moments où l’on montait au stade, au propre comme au figuré, à pied ou en bus, resteront en moi à jamais. J’ai été plusieurs années membre de la BSN, je me cartais « par principe », surtout dans les moments difficiles, comme en 2002, quand l’avenir du club était en péril. Je reste proche du club des supporters, mais je trouve que le nouveau stade, aussi moderne et fonctionnel soit-il, n’a pas le dixième de l’âme qu’avait le Ray. J’étais favorable à la construction d’un nouveau stade sur le site historique. Aujourd’hui, on a presque l’impression de se déplacer quand on reçoit. Il y avait moyen de construire un stade plus en rapport avec l’identité du club, un stade de supporters, pas de consommateurs. Mais la mégalomanie du maire de Nice, qui voulait voir sa ville accueillir l’Euro 2016, en a décidé autrement, ainsi sans doute que certains intérêts immobiliers.

Le journalisme était-il une vocation ? Si oui, d’où vous vient-elle ?

J’ai toujours adoré le papier imprimé, les écrans et j’ai toujours été curieux et désireux de faire partager cette curiosité. Le journalisme était donc fait pour moi.

Pouvez-vous nous raconter vos débuts dans le métier ?

J’ai commencé comme journaliste politique à la Revue Politique et Parlementaire, je suivais notamment la diplomatie française. Je n’ai commencé dans la presse sportive qu’à la trentaine, quand j’ai perdu ce premier travail, en 2003. J’ai alors eu une opportunité d’écrire sur le football, via le mensuel Footafrica qui venait d’être créé. Je n’oublierai pas de remercier Radio France Internationale, qui m’a intégré en septembre 2014 à ses consultants pour l’émission Radio Foot Internationale, à laquelle je prends un grand plaisir à participer régulièrement.

Justement, pouvez-vous revenir sur votre parcours, vos différentes expériences en tant que rédacteur en chef du site footafrica365.fr, ou votre rôle au sein du site mondafrique.com ou African Football Media. En quoi consistent-elles ?

Je mets à jour quotidiennement le site footafrica365.fr, qui se veut un quotidien du football africain sur Internet. African Football Media fournit du contenu pour des sites désireux de couvrir l’actualité du football africain. Je réalise des interviews pour cette agence créée par un journaliste sud-africain. Enfin, ma collaboration à mondafrique.com date de 2014 pour ce site, lancé par Nicolas Beau, ancien du Canard Enchaîné et de backchich.com, je produis des articles sur les « dessous » politiques du football en Afrique, ce qui aide à replacer l’aspect strictement sportif des choses dans un contexte plus global.

D’où vous vient ce goût particulier pour le football africain ?

J’ai toujours aimé l’Afrique, et j’ai eu la chance de pouvoir éprouver ce goût en allant couvrir la CAN 2004, et toutes les CAN suivantes (à part celles de 2010 et de 2015). Je garde un souvenir particulièrement ému de la Tunisie, pays natal de ma mère, et du Gabon, où j’avais passé la CAN dans une famille de Libreville, ce qui rend l’expérience humainement beaucoup plus riche et intense.

Selon vous, quel est le championnat africain le plus élevé ? Et le plus faible ?

Jusqu’à 2011, le Championnat le plus relevé était le Championnat égyptien. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, les soubresauts politiques du pays ayant entravé les rencontres et empêché la tenue d’un Championnat régulier plusieurs années durant. Les mêmes causes ont produit des effets comparables en Tunisie, même si le Championnat n’y a pas été arrêté. Le Championnat le plus homogène est la PSL sud-africaine, mais ce n’est pas forcément là que jouent les meilleures équipes. La Linafoot congolaise est d’un bon niveau, même si les terrains ne sont hélas pas à la hauteur. La Premier League nigériane reste de qualité correcte, mais est un peu en perte de vitesse comme la Girabola (Angola). Pour les plus faibles, je dirais le Botswana.

Comment jugez-vous l’image du football africain en Europe ?

Elle est un peu brouillée, par le fait que certains techniciens européens identifient les footballeurs africains à un profil de joueur bien précis : dur au combat, valant plus par son abattage physique que par sa qualité technique. On l’a encore vu récemment avec les propos malheureux de Willy Sagnol. Identifier les joueurs africains dans leur ensemble à un seul profil est une méconnaissance de la richesse et de la variété du football africain. Comme il témoigne d’une vision ringarde du football. Comme si l’école néerlandaise n’avait pas existé. Et comme si un footballeur doté de grosses capacités physiques ne pouvait pas également avoir des qualités techniques de haut niveau. On peut regretter que les clubs de Ligue 1 aillent en priorité chercher ce type de profil, selon le cliché tenace cultivé et diffusé par la DTN (un bon gardien, un grand black au milieu et un bon buteur pour faire une équipe), alors que le football africain a tant d’autres types de joueurs à offrir.

De nombreux français travaillent ou ont travaillé en Afrique : Vahid Halilhodžić (Raja Casablanca, Côte d’Ivoire, Algérie), Claude Le Roy (Congo, Ghana, Cameroun, Sénégal, RDC), Bruno Metsu (Guinée, Sénégal), Hervé Renard (Zambie, Côte d’Ivoire), Alain Giresse (Gabon, Congo, Sénégal, Mali). Rolland Courbis (USM Alger saison 2012/2013). Qu’est-ce que représentent ces personnalités dans le football africain ?

Il faut distinguer les coachs comme Vahid, Giresse ou Courbis, qui sont arrivés en Afrique en deuxième partie de carrière, après des échecs en Europe ou bien par opportunité, et ceux qui comme Claude Le Roy et son fils spirituel Hervé Renard ont fait toute leur carrière.

Les deux derniers jouissent d’une aura supérieure, grâce à leur fidélité et aussi au fait qu’ils sont les seuls à avoir gagné une CAN. Alain Giresse a surtout marqué le Gabon, où il est resté longtemps et où il a vraiment fait progresser les équipes nationales. Vahid Halilhodzic a su faire taire tous ses détracteurs en Algérie grâce à sa Coupe du monde et en particulier à ce match magnifique contre l’Allemagne. Beaucoup le regrettent aujourd’hui. Rolland Courbis est aussi passé par le Niger mais ses passages ont été trop courts pour susciter un réel attachement. Quand à Bruno Mestu, sa mort prématurée n’a fait que renforcer la belle image dont il jouit au Sénégal et sur tout le continent. Bruno Mestu symbolise la réalité suivante : Pour réussir à la tête d’une sélection africaine, il faut aimer l’Afrique.

Pourquoi avoir autant recours à des coachs ou entraîneurs connaissant bien la Ligue 1 ?

Le recours aux coachs français tient à de multiples raisons : la francophonie, le fait que la France reste (avec la Belgique) le pays accueillant le plus de joueurs africains et comptant dans ses clubs le plus de joueurs binationaux susceptibles d’opter pour une sélection africaine.

Les dernières CAN ont offert peu de spectacle, avec peu de qualité technique, notamment au milieu de terrain. La CAN ne souffre-t-elle pas des mêmes maux que la Ligue 1 ?

Le constat est un peu sévère et mériterait d’être nuancé. Cette année, par exemple, l’Afrique du Sud ou le Congo ont offert un spectacle satisfaisant, alors que ces équipes étaient présentées comme de gros outsiders. Tout s’est joué lors de la troisième journée des poules, ce qui est plutôt un signe de nivellement. Les intentions étaient bonnes, ce qui a manqué c’est davantage la prise de risque en zone offensive. A part Mabwati et Bolasie, Gervinho et Kalaba, on a vu trop peu de joueurs prendre beaucoup le risque du un contre un. Les équipes ont été un peu trop sages, c’est en ce sens que l’on peut rapprocher la CAN de la Ligue 1.

L’organisation d’une CAN tous les deux ans ne nuit-elle pas à l’Afrique et son football ?

Je suis assez partagé à ce sujet. Une épreuve plus rare (une fois tous les quatre ans) donnerait de la valeur au trophée. Elle permettrait sans doute aussi de donner plus de poids aux compétitions interclubs de la CAF, la Ligue des Champions et la Coupe de la Confédération. D’un autre côté, une CAN à la fréquence actuelle permet d’impliquer davantage de pays dans l’organisation, ce qui accélère le rythme de mise à niveau des équipements sportifs et des infrastructures d’accueil, qui, en dernière analyse, aident à la promotion du « sport roi » (comme on dit en Afrique). La CAF va à fond dans ce sens. Le passage de la CAN aux années impaires permet à la CAF d’organiser « ses » éliminatoires, sans confusion avec la FIFA comme c’était le cas une fois sur deux en années paires. La CAF garde ainsi l’ensemble des droits TV des éliminatoires, qu’elle partageait avec la FIFA une édition sur deux.

Entre le calendrier, la cadence de CAN, les débats autour des primes, la qualité des terrains ou de l’arbitrage, cette compétition souffre d’un déficit d’image. Comment réagissez-vous à cela ?

Vous énoncez une série de maux qui, effectivement, nuisent encore à la crédibilité de la CAN. Seules les questions du calendrier et de la cadence sont spécifiquement africaines. Concernant la cadence, je serais favorable à une compétition tous les deux ans, mais avec une alternance entre la CAN et le CHAN. La CAF n’en fera sans doute rien, puisque son critère principal est la maximisation des droits TV. Concernant le calendrier, il paraît compliqué d’organiser la CAN à un autre moment que le mois de janvier. Si l’on déplace l’épreuve au mois de juin, va se poser le problème du climat. Beaucoup de pays africains sont frappés par la canicule à cette période de l’année (Afrique de l’Ouest), d’autres l’étant par de fortes pluies (Afrique centrale). Seule l’Afrique australe et peut-être le Maghreb (quoique la canicule y soit aussi possible) seraient susceptibles d’accueillir la CAN dans de bonnes conditions en juin-juillet, ce qui réduit considérablement le champ des possibles.

Que représente la CAN pour les joueurs africains ?

Tous les joueurs africains vous les diront : une victoire à la CAN est la plus belle chose qui puisse arriver à un footballeur du continent. C’est même mieux qu’une victoire en Ligue des Champions. Seule une victoire en Coupe du monde pourrait éventuellement être plus marquante. Longtemps, la CAN a été l’unique occasion de voir du football à la TV en Afrique. Aujourd’hui, les gens ont accès aux images des grands Championnats européens, mais la CAN garde son aura. Pour ces pays jeunes, qui n’ont que quatre à six décennies d’indépendance derrière eux, le maillot national revêt un prestige incomparable à ce qu’on connaît en Europe. Et c’est pour les binationaux le vecteur d’un retour aux sources ou un moyen d’entretenir des liens forts avec le pays d’origine. Enfin, s’il ne faut pas parer le football de vertus politiques miraculeuses, il reste un des seuls ferments d’unité dans les pays divisés.

Certains joueur de ligue 1 ont refusé de jouer la CAN. Je pense entre autres à Lemina ou Dja DjéDjé. Comment ces décisions sont-elles perçues en Afrique ?

Concernant Dja Djedje, cette décision n’a pas provoqué un grand émoi en Côte d’Ivoire. Le joueur ne s’y est jamais imposé ni aux yeux du sélectionneur ni aux yeux des supporters. Le cas Lemina a en revanche fait pas mal de bruit au Gabon. La Fédération avait bien fait les choses pour « recruter » un nouveau talent binational, après Aubameyang et Bulot. Le joueur était d’accord pour venir, mais les conditions proposées ne l’ont pas satisfait, enfin sa famille. J’ai appris que la présidence offrait certains avantages financiers ou matériels aux entourages des binationaux optant pour les Panthères. Concernant Lemina, l’accord à ce sujet n’est pas intervenu dans les temps, mais je ne jurerais pas qu’il ne sera jamais international gabonais.

En France, le sujet des binationaux est récurrent. Un débat que Rachid Mekhloufi a également abordé en Mai 20146. Ce sentiment est-il majoritaire en Algérie ? La coupe du monde 2014 a-t-elle atténué ce ressenti en Algérie ?

Je trouve que les arguments de Mekhloufi sont dépassés. La loi FIFA sur les joueurs binationaux a été assouplie en 2009, à la demande de l’Algérie d’ailleurs. Que les Algériens le veuillent ou non, la binationalité est une réalité. Cet argument ressurgit à chaque fois que l’équipe nationale a de mauvais résultats, ou du moins que ces résultats ne sont pas aussi bons qu’espérés. Si l’on écoute certains, on serait face à l’histoire de l’œuf et de la poule : les joueurs locaux sont-ils souvent médiocres parce qu’ils savent qu’ils n’ont aucune chance d’être appelés en sélection, ou bien est-ce l’inverse ? En réalité, ce débat est stérile. Dans l’équipe huitième de finaliste du Mondial 2014, on compte plusieurs titulaires issus du Championnat algérien, comme Essaïd Belkalem, Rafik Halliche, Islam Slimani, Abdelmoumen Djabou ou Hilal Soudani. Les meilleurs ont une chance d’être appelés, pourvu qu’ils restent en ligne avec les exigences du très haut niveau, qui sont celles d’un pays classé dans les 20 premiers mondiaux par la FIFA. Pour ce faire, il faut éviter de se reposer sur ses lauriers locaux. Franchir un nouveau palier en Europe est recommandé. Localement, les joueurs stars, une fois révélés, peuvent avoir tendance à se reposer sur leurs lauriers. C’est sans doute ce qui a entraîné la baisse de temps de jeu d’un Djabou depuis l’arrivée en poste de Christian Gourcuff (outre le fait que ce joueur est sans doute moins fait que Mahrez, qui évolue en Premier League, pour jouer milieu offensif excentré dans un 4-4-2).

D’autres sélections sont-elles touchées par un « clivage » entres joueurs évoluant en Europe et ceux en Afrique ?

Les équipes d’Afrique de l’Ouest, le Gabon et le Cameroun sont très majoritairement composées de joueurs évoluant en Europe, celles d’Afrique australe (Zambie, Afrique du Sud, Angola) et l’Egypte sont au contraire à dominante locale. Les cas les plus comparables à l’Algérie est sans doute celui de la RD Congo. Ce pays dispose d’un Championnat de bonne qualité et de clubs, comme le TP Mazembe et maintenant l’AS Vita Club, qui mettent de gros moyens pour monter des équipes compétitives, qui fournissent une partie de l’ossature de l’équipe nationale. Ces dernières années, la RDC valait plus pour son équipe A’ (uniquement locale) que par son équipe A (composée d’une sélection des meilleurs, locaux comme pros). La RDC locale avait remporté le premier CHAN en 2009. Ce n’est que récemment, sous la houlette de Claude Le Roy puis Florent Ibenge que le bon dosage a été trouvé pour l’équipe A. Avec d’un côté les excellents joueurs locaux du TP Mazembe et de V Club, et de l’autre les meilleurs expatriés (Mbokani) ou binationaux. Le capitaine Youssouf Mulumbu joue un rôle clé dans le « recrutement » de ces derniers.

Revenons un petit peu à cette édition 2015 et aux grands absents de cette compétition. Le Togo d’Emmanuel Adebayor et le Nigeria de Vincent Enyeama, auteur d’une belle coupe du monde ont manqué cette CAN. Comment expliquez-vous ?

Le Togo a payé une transition mal gérée après le départ de Didier Six. Son remplaçant, le local Tchanilé Tchakala, a fait des choix contestables et n’a pas su intégrer les jeunes talents binationaux. Et puis l’équipe est tombée sur une poule pas évidente, avec le Ghana, la Guinée et l’Ouganda. L’échec du Nigeria est plus surprenant, car ce pays a, comme vous le soulignez, réussi une Coupe du monde honorable, avec des bons matchs contre l’Argentine puis la France. L’Après-Mondial a été très agité en coulisses, avec une guerre de succession à la tête de la Fédération et un sélectionneur en conflit avec sa tutelle. La défaite concédée d’entrée à Calabar face au Congo a mis les Super Eagles en grande difficulté d’entrée. Celle subie en clôture face à l’Afrique du Sud a achevé de les accabler. Mais leur réservoir de joueurs est tel qu’ils reviendront rapidement au plus haut niveau.

Abordons le contexte dans lequel celle-ci s’est déroulée. Tout d’abord sur l’abandon du Maroc, suspendu pour les CAN 2017 et 2019. Qu’est ce que cela vous inspire ?

Le Maroc a invoqué le risque Ebola en mettant en avant une stricte application du principe de précaution, sur la base des projections de l’OMS. Ces mêmes estimations sur lesquelles la CAF se basait pour encadrer strictement les déplacements des équipes des pays touchés et de leurs rares supporters. Il est dommage que les différentes parties prenantes ne soient pas parvenues à se mettre d’accord sur la tenue du tournoi dans les délais prévus et dans le pays prévu, au Maroc donc. Je pense que le Maroc craignait surtout pour sa fréquentation touristique, vitale pour l’économie du Royaume, au cas où l’épidémie d’Ebola se propageait sur son territoire. Ceci, ajouté au fait que le Quai d’Orsay avait relevé la vigilance sur le pays suite à l’affaire Hervé Gourdel, aurait constitué une publicité désastreuse.

Un report de la CAN était-il envisageable ?

Je n’ai jamais cru à cette hypothèse. Reporter la CAN, admettons, mais quand ? Du point de vue des autorités marocaines, il aurait d’abord fallu être certain que la menace Ebola s’estomperait. Du point de vue de la CAF, il aurait été nécessaire de trouver une place dans le calendrier. Janvier 2016 était déjà réservée à la prochaine édition du CHAN, en Rwanda.

Selon vous, la Guinée Equatoriale apparaissait comme le choix idoine ?

L’Afrique du Sud ou le Ghana, voire l’Angola, auraient été de meilleurs choix, mais aucun de ces trois pays ne voulaient de cette CAN : l’Afrique du Sud et l’Angola pour des raisons budgétaires, le Ghana en raison de sa proximité avec le foyer d’Ebola. La Guinée Equatoriale était le seul pays à se dire prêt. Nécessité a fait loi.

Quelles étaient selon vous les équipes favorites, les potentielles surprises et le(s) groupe(s) le(s) plus élevé(s) ?

Pour beaucoup d’observateurs, l’Algérie était la grande favorite de cette CAN. C’est mal connaître le football africain, car on sait que les équipes maghrébines réussissent rarement en Afrique subsaharienne. Les autres équipes les plus citées étaient le Sénégal, le Cameroun et le Ghana. Le tirage au sort avait donné un tableau très équilibré, avec deux groupes faibles (le A et le B) et deux groupes très forts (le C et le D).

Quelle équipe vous a le plus impressionné en phase de qualification ?

L’Algérie, le Cameroun et le Gabon.

Cette CAN a été marquée par des décisions arbitrales très surprenantes en 1/4 de finale Tunisie Guinée Equatoriale, avec notamment ce pénalty très généreux accordé à la Guinée. L’équipe hôte a-t-elle bénéficié d’un coup de pouce traditionnel du pays organisateur ?

C’est impossible à prouver, mais cela paraît évident au vu des images. Pour voir une erreur pareille en faveur du pays organisateur, il faut sans doute remonter à la Coupe du monde 2002 et aux erreurs à répétition dont avait bénéficié la Corée du Sud…

L’arbitre de la rencontre a été suspendu six mois. Une bonne chose selon vous ?

C’est une sanction de pure forme. Cet arbitre de 44 ans allait sur la limite d’âge et sa carrière internationale touchait de toute façon à sa fin. Le mal est fait pour la Tunisie.

La demi-finale entre la Guinée-Equatoriale et le Ghana a accouché de gros incidents, jets de projectiles des supporters locaux obligeant l’arrêt de la rencontre pendant 30 minutes, avec un bilan de 36 blessés. Comment avez-vous réagi ? Ce chaos était-il prévisible et ne révèle-il pas le caractère amateur de l’organisation de cette compétition ?

Ces violences sont à mon avis surtout révélatrices du contexte local. La Guinée Equatoriale est un pays très fermé sur l’étranger, contrairement par exemple au Gabon ou au Cameroun. Le public a peut-être sur-réagi en fonction de cette exposition brutale à laquelle il n’est pas habitué. Le fait qu’une partie des supporters ait, contre toute évidence, contesté le penalty accordé au Ghana, trahit aussi, peut-être, une certaine méconnaissance du football. On peut en tout cas saluer la prestation de l’arbitre de cette rencontre, qui a été imperméable au contexte dans ces décisions, et a évité de faire davantage dégénérer les choses par un autoritarisme déplacé, comme certains l’auraient fait dans des circonstances similaires.

Si on attendait beaucoup l’Algérie de Christian Gourcuff, c’est finalement la sélection d’Hervé Renard qui a triomphé avec les élephants, face au Ghana. Est-ce une surprise et le triomphe du non jeu ?

Je n’attendais pas l’Algérie, pour ma part. Historiquement, les équipes maghrébines ne réussissent pas en Afrique subsaharienne. Ensuite, dire que la victoire ivoirienne est une surprise me semble un peu exagéré. C’est en revanche paradoxal, puisque c’est au moment où la grande star de ces dix dernières années, Didier Drogba, prend sa retraite que les Eléphants gagnent enfin cette CAN qui ne cessait de leur échapper depuis le milieu des années 2000. J’ai un peu de mal avec cette notion de non jeu. La Côte d’Ivoire prend sans doute moins le jeu à son compte que par le passé, mais elle a su faire preuve d’efficacité contrairement à certains de ses adversaires. Pour obtenir un esprit de groupe de ces solistes talentueux, il faut peut-être en passer par là. Ce qu’a réussi Hervé Renard, François Zahoui avait été tout près de le faire en 2012, avec déjà une Côte d’Ivoire assez compacte qui évoluait en contre. La finale s’était conclue sur le même score, mais les tirs au but avaient souri à la Zambie d’Hervé Renard. Une boucle s’est donc bouclée dimanche à Bata.

Le scenario de la finale (0-0, pénalty et le show de Copa Barry) comparable à la CAN 1992 ne sauve-t-il pas la finale, d’une qualité assez moyenne ?

Certainement. Les finales des grandes compétitions continentales ou mondiales donnent rarement lieu à de grands matchs. La dernière (relativement) belle finale de CAN remonte à 2004, et ce choc Tunisie-Maroc à Radès.

Le triomphe des éléphants coïncide avec l’arrêt de la sélection de Didier Drogba. Est-ce un hasard ?

Il est possible que la retraite de Didier Drogba ait responsabilisé les autres joueurs cadres. Ce dont je suis en revanche certain, c’est de l’apport décisif d’Hervé Renard.

Quels sont les grands moments que vous retiendrez de cette CAN ?

Le quart de finale entre les deux Congos, celui entre la Côte d’Ivoire et l’Algérie, les danses de Robert Kidiaba et bien sûr la série de tirs au but en finale…

Que retenez-vous de positif en termes de jeu dans cette CAN ? Quelle tendance se dégage ?

Comme en Europe, le football de possession n’est plus le must. Les deux finalistes, par exemple, jouaient en contre, avec des blocs assez bas et compacts. On a aussi vu un regain du 4-4-2 (Congo, RDC, Algérie).

Quels choix tactiques innovants et décisifs ont été pris ? (je pense notamment à Renard pour la CIV)

Hervé Renard a, comme son équipe, tâtonné pendant deux matchs avant de trouver le bon réglage lors du troisième match de poule face au Cameroun. Le passage à une défense à trois axiaux, conjuguée au recul de Yaya Touré, a permis d’optimiser les qualités de chacun : Serge Aurier, qui est meilleur en « piston » dans un schéma à trois axiaux que comme un latéral classique (dans une défense à quatre), Geoffrey Serey Die et Yaya Touré côte à côte avec une claire répartition des rôles : le « sale boulot », le travail de sape pour le premier, et la direction du jeu pour le second. En ce sens, Serey Die a vraiment été d’un apport décisif : son abattage a permis à Yaya Touré de se concentrer sur ses qualités d’orientation du jeu. Une complémentarité quasi-optimale que la Côte d’Ivoire n’avait pas en 4-3-3, ou lorsque Cheik Tioté jouait le rôle de sentinelle.

Nous tenons à remercier chaleureusement Patrick Juillard pou sa disponibilité et sa gentillesse et lui souhaitons bonne continuation.

Propos recueillis par The Wolfman

Références

[1] – Photo d’Alain Giresse issue du site carrapide

[2] – Photo de Claude Le Roy issue du site france24

[3] – Photo de Bruno Metsu issue du site voiceofcongo

[4] – Photo d’Hervé Renard issue du site afriquefoot.rfi

[5] – Photo de Rolland Courbis issue du site starafrica

[6] – Rachid Mekhloufi – Extrait du site AlgeriePatriotique – 5 Mai 2014

  • « Ça m’embête de dire des choses comme ça, mais j’estime que le football algérien doit s’en sortir tout seul. Il ne doit pas faire venir des garçons formés à l’extérieur. Nous avons des possibilités extraordinaires de faire un travail sérieux et programmé dans nos frontières. La Fédération a des moyens financiers et énormément de jeunes talentueux. Il faut qu’on apprenne à travailler en Algérie. Ce ne doit pas être la France qui nous envoie des joueurs formés chez eux, mais plutôt l’inverse » «Ça me fait râler que notre équipe nationale soit formée par des joueurs qui viennent de l’extérieur et dont certains ne connaissent pas l’Algérie. Quelle image on envoie à nos jeunes ? Aujourd’hui, les joueurs locaux sont complètement découragés. Désormais, ils savent que les portes de l’équipe nationale sont fermées. Donc, ils ne s’entraînent pas, ils ne sont pas sérieux.»
  • «En 1982, quand on a été proches de se qualifier pour les 8es de finale de la Coupe du monde, on l’a fait avec des joueurs formés et éduqués chez nous. Les Madjer ou Belloumi, c’est ça ! Des garçons qui sont sortis de nos écoles.»
  • « Non ! En 1982, c’était quelque chose de planifié, de solide… On avait une équipe de rêve. Sans les déclarations d’un politicien juste après notre victoire face à l’Allemagne, on aurait pu aller plus loin.»

[7] – Photo de Christian Gourcuff issue du site RTL

[8] – Photo de Vahid Halilodzic issue du site sport.gentside

[9] – Photo d’Hervé Renard et André Ayew issue du site leral.net

[10] – Photo issue de icibrazza

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