Bruno Derrien
Bruno Derrien

Pour notre rentrée pour la saison 2014/2015, nous sommes allés à la rencontre de Bruno DERRIEN, ancien arbitre international français. Pour notre plus grand plaisir, il revient avec nous sur son parcours, sa carrière, sa reconversion et sa vision de l’arbitrage

La découverte du sport et de l’arbitrage

Comment avez-vous découvert et développé un intérêt pour le football ?

J’ai découvert le football grâce à mon père et mon frère qui pratiquaient ce sport. Mon père m’amenait au match et très vite j’ai été obnubilé par l’arbitre.

Petit, quelles étaient vos idoles ?

J’en avais deux : Robert WURTZ comme arbitre et Michel Platini en tant que joueur.

Quels sont vos premiers souvenirs de football ? Quel est pour vous le plus marquant ?

J’ai en mémoire le match de la montée de Brest en Ligue 1 contre Lens en 1979. La rencontre était arbitrée par Georges Konrath et Brest avait gagné 3 à 1 dans une ambiance de folie.

Etes-vous ou étiez-vous supporter d’un club de foot ? Etiez-vous abonné à un club de supporters ?

Jeune, j’allais au match à Brest. Je n’ai jamais appartenu à un club de supporters. C’est inconcevable avec notre mission d’arbitre.

Avez-vous pratiqué le football (ou un autre sport) ? A quel niveau ? 

J’ai joué adolescent au basket dans un petit club qui s’appelle l’AS Guelmeur. On jouait dans une division d’excellence départementale.

A quel moment vous orientez-vous vers l’arbitrage ? Et pour quelles raisons ?

Dès l’âge de 16 ans, j’organisais des matches dans mon quartier sur un terrain stabilisé et j’arbitrais également. De sa fenêtre, Christian GUEGANTON, un arbitre officiel, regardait les matches. Un jour, il est venu à ma rencontre et m’a proposé de passer mes diplômes d’arbitre. C’était en 1978, l’année de la coupe du monde en Argentine.

« Nous formions avec Stéphane BRE, Bertrand LAYEC, Gildas QUINIOU, une belle bande de copains. Les liens se sont depuis distendus pour ne pas dire plus. La compétition entre arbitres a ruiné cette amitié qui nous unissait »

Vous débutez l’arbitrage en ligue de Bretagne. Quels souvenirs en gardez-vous ?

De merveilleux souvenirs. J’ai découvert toute la Bretagne grâce à l’arbitrage avant de découvrir l’Europe et le monde. Nous formions avec les jeunes arbitres de ma génération (Stéphane BRE, Bertrand LAYEC, Gildas QUINIOU) une belle bande de copains. Les liens se sont depuis distendus pour ne pas dire plus. La compétition entre arbitres a ruiné cette amitié qui nous unissait.

La carrière professionnelle et internationale

Vous gravissez les échelons aux points de devenir arbitre professionnel. Comment franchissez-vous ces étapes ?

Je suis passé de jeune arbitre en 1979, à arbitre de Ligue en 1984, puis de DH en 1986. S’enchaînent alors les niveaux : De niveau Interrégional en 1990, puis fédéral 2 en 1991, à fédéral 1 en 1996 et au niveau international en 1999.

Quels sont les différents tests / études pour devenir professionnel ?

Pour franchir chaque palier, il y a des examens théoriques sur les lois du jeu. Puis des contrôles continus sur chaque match qui donnent lieu en fin de saison à des classements.

Quel est votre premier match professionnel ? Quelles images en gardez-vous ?

J’ai débuté en professionnel en Ligue 2 dans un match LAVAL–ANCENIS en novembre 1991 avec l’emblématique Michel LEMILINAIRE qui était coach de Laval. En Ligue 1, il s’agit de LENS-NANCY en août 1996J’en garde de très bons souvenirs avec bien sûr une forte pression et la peur de mal faire.

Des modèles vous ont-ils inspiré dans ce métier ?

Oui. Joël QUINIOU pour sa classe, Georges KONRATH pour sa rigueur, Robert WURTZ pour sa personnalité attachante.

En 1996, vous découvrez alors la D1. Avez-vous senti une difficulté particulière en passant de la D2 à la D1 ?

Oui, il existe un fossé important, une plus forte médiatisation et une plus grande pression de l’environnement

Comment s’organise le quotidien d’un arbitre professionnel ?

Le quotidien est sensiblement comparable aux joueurs : Récupération en début de semaine, puis entraînement, soins et match le week-end. Un rythme identique aux joueurs professionnels.

Quelles sont les principales qualités d’un arbitre professionnel ?

Le courage, l’abnégation, une forte dose de psychologie et une intelligence de la compréhension du jeu et des acteurs.

Le milieu de l’arbitrage est un milieu assez concurrentiel. Quelles relations entreteniez-vous avec vos collègues de profession ?

Des rapports cordiaux avec la plupart. C’est un milieu où règne le chacun pour soi. C’est le système qui veut cela.

L’arbitre n’a pas un statut professionnel en France et beaucoup d’arbitres occupent une activité en parallèle. Etait-ce votre cas ?

Oui j’avais le statut de sportif de haut niveau à La Poste, et je travaillais donc à mi-temps.

« A mes débuts en ligue 1, je devais gagner 3000 francs par match. »

Quelle était la rémunération pour un match de D1 ? Combien gagnent-ils aujourd’hui ?

A mes débuts en Ligue 1 je devais gagner 3000 francs par match. Puis à la fin de ma carrière, je devais percevoir 2000 € par match.

Avez-vous eu des soucis récurrents avec un joueur lors de votre carrière ?

Non j’entretenais des relations courtoises avec tous. Il m’est arrivé bien sûr de rencontrer des joueurs de caractère.

Vous prenez votre retraite en 2007. Pour quelles raisons ?

J’ai pris ma retraite en 2007 à l’âge de 43 ans et elle était forcée par la DNA de l’époque.

Avec 350 matchs, 40 matchs internationaux, vous avez sillonné de nombreux stades en France et Europe. Quel est le match dont vous êtes le plus fier ? Et a contrario, le match dans lequel vous avez été le plus en difficulté ?

La finale de la Coupe de France en 2005 Auxerre-Sedan reste un très bon souvenir, d’autant plus que c’était le dernier match de Guy Roux à la tête de l’AJA.

Celui qui me laisse le plus de regrets, c’est le Bordeaux-Lyon en 2005 qui a ruiné la fin de ma carrière.

L’après carrière, vision et évolution de l’arbitrage

L’après carrière est-elle une appréhension pour un arbitre de haut niveau ?

Comme pour tous les sportifs, l’après carrière est une petite mort. Il faut savoir rebondir et redonner aux autres.

Aujourd’hui, comment jugez-vous le niveau de l’arbitrage français ?

L’arbitrage français est en reconstruction et il y a du boulot.

Stéphane Lannoy n’a pas été retenu pour aller au Brésil. Est-ce une déception ?

Plus qu’une déception, il s’agit d’un échec.

Il est pourtant le seul représentant français de l’élite européenne. Mais en France, quand il s’agit d’arbitrer des grosses affiches, Clément Turpin est très souvent désigné. Comment l’expliquez-vous ?

Seule la DTA peut répondre à cette question. J’ai une petite idée…

Est-ce que cela a pu jouer en la défaveur de Lannoy ?

Bien entendu !

Comment fonctionne justement la désignation des arbitres de L1 ?

Antoine Depandis et Stéphane Moulin, ex-arbitres, sont chargés au sein de la DTA de faire les désignations qui sont ensuite validées par Garibian.

Malgré la création de la Direction Nationale de l’Arbitrage, le milieu autour de l’arbitrage semble flou et peu clair. Comment l’expliquez-vous ?

Monsieur BATTA est parti il y a un an. Ce serait trop long à expliquer. J’invite tous vos internautes à lire mon livre. Tout y est !

Un arbitre peut-il être totalement neutre ? Peut-il être influencé par des paramètres extérieurs (préférence d’une équipe, stades, pression sur le match, joueurs) ?

Par définition un arbitre est neutre et doit rester hermétique à toutes les formes de pression. Mais il reste un être humain avec ses forces et ses faiblesses.

Les arbitres en activité ont pour consigne de ne pas ou peu s’exprimer. Est-ce une bonne chose selon vous ?

Ils commencent à le faire et c’est tant mieux. Encore faut-il maîtriser la prise de parole devant la caméra. C’est pour cela que des cours de média training sont nécessaires pour certains arbitres. Enfin, je ne suis pas persuadé que des actes de contrition tous les week-ends contribueront à renforcer l’autorité des arbitres.

Comment fonctionne le système de notation des arbitres ? Juge-t-on les arbitres individuellement (arbitre central, puis assistant) ou par équipe ?

Chaque performance est évaluée individuellement.

Comment s’organise le système de promotion ou de rétrogradation des arbitres ?

Les arbitres de L1 sont notés à chaque match par des anciens arbitres de haut niveau. En fin de saison, la DTA détermine le nombre de rétrogradation et de promotion. Un classement est donc établi sur des critères d’évaluation sur la personnalité, le contrôle disciplinaire du match, la compréhension du jeu notamment.

Comment un arbitre devient-il international ?

Pour devenir international, l’arbitre doit être classé parmi les 10 premiers.

La communication vous semble-t-elle suffisante entre les arbitres et les instances fédérales ?

Elle pourrait être davantage optimisée, on se souvient de quelques conflits retentissants.

Sepp Blatter a déclaré être « en faveur d’une limitation de la période d’activité des arbitres, mais contre une limite d’âge ». Partagez-vous cette position ?

Je ne comprends pas trop la déclaration de Sepp Blatter.

Vous êtes connu pour être favorable à la vidéo. Dans quelles circonstances l’appliqueriez-vous ?

Pour la ligne de but et la surface de réparation qui est la zone de vérité où interviennent toutes les polémiques (but entaché d’une faute, pénalty ou pas etc )

On imagine que la vidéo mettra fin aux éternels débats autour de l’arbitrage. Mais la vidéo donne une image sans contexte, sans ressenti de l’action, parfois même avec un ralenti qui atténue le choc ou le contact et les interprétations sont différentes selon les observateurs (cf. le rugby). Comment vous positionnez-vous la dessus ?

La vérité d’une image n’est pas toujours la vérité. Le rugby commence à faire marche arrière. Une trop grande dépendance de l’arbitrage vidéo déresponsabilise l’arbitre.

Au mondial 2014, la Goal Line Technology a fait son apparition. Une bonne nouvelle selon vous ?

C’est une excellente nouvelle en effet.

L’arbitre aurait donc le « droit » de se tromper sur une touche, un corner ou un hors jeu, mais pas sur une ligne de but. Avec la Goal Line Technology, l’arbitrage vous semble-t-il plus juste ?

C’est une réelle avancée pour les arbitres. Désormais, la ligne sera sous contrôle total et les polémiques comme celle du but de Lampard n’auront plus lieu. Mais cela a un coût : 200 000 € par stade pour la dernière coupe du monde.

« Je pense qu’une erreur d’arbitrage est celle qu’on voit en live et non pas après une multitude de ralentis. »

A travers les multiples ralentis, loupes, et caméra, les réalisateurs mettent-ils l’arbitre en porte-à-faux ?

Un arbitre a très peu de temps de réflexion pour prendre sa décision. Il est certes plus facile après 3 ou 4 ralentis confortablement assis sur son canapé d’arbitrer des situations confuses. Je pense qu’une erreur d’arbitrage est celle qu’on voit en live et non pas après une multitude de ralentis.

L’expulsion temporaire vous apparait-elle une nécessité dans le football d’aujourd’hui ?

Comme Rolland Courbis, j’y suis favorable. Il y a des circonstances où le carton pourrait être orangé ! Et puis cela calmerait tout le monde en commençant par l’intéressé.

Une de nos idées pour améliorer l’arbitrage serait de constituer une véritable équipe arbitrale, qui donnerait à l’arbitre central la possibilité de se faire remplacer par le 4ème arbitre quand celui ci ne se sent pas dans le match (moins bien physiquement ou mentalement). Cette règle est autorisée en cas de blessure. Pourquoi ne pas l’étendre en cas de défaillance ou de méforme ?

Je n’y avais pas pensé. Mais qui déciderait du remplacement de l’arbitre central par le quatrième arbitre ? Les coaches ? Je crains alors qu’on le demande très souvent son remplacement

Vous intervenez en tant que consultant (à l’image de Joël Quiniou) aussi bien à la Télévision (M6), dans la presse (Lequipe, Eurosport), où à la radio (Europe 1) ainsi que dans l’écriture de plusieurs livres*. Comment se sont présentées ces différentes opportunités ?

J’ai commencé en 2002 avec Pierre Louis BASSE sur Europe 1 pour le mondial en Corée du sud et au Japon. Puis à la fin de ma carrière, plusieurs médias m’ont sollicité comme M6 pour l’Euro 2008, sports.fr pour une chronique tous les lundis, et j’ai rejoint RTL en novembre 2013.

Quel est aujourd’hui votre rôle dans les médias ?

Je suis aujourd’hui consultant pour RTL et Sports.fr

Vous intervenez également sur des problématiques de violence, de respect et d’éthique. Pouvez-nous en dire plus sur cette activité ? Comment se traduit-elle ?

J’interviens lors de débat ou colloques sur les thématiques de violence et d’arbitrage. A ce titre, je serai à Metz le 12 septembre prochain à l’invitation du FC Metz où je débattrai avec 2 anciens arbitres : Robert WURTZ et Joël Quiniou. Un débat animé par Denis Balbir.

Un grand merci à Bruno Derrien de s’être prêté à l’exercice et nous lui souhaitons une bonne continuation dans la suite de ses activités.

Propos recueillis par The Wolfman

* Livres de Bruno Derrien

1 – A bas l’arbitre, en collaboration avec Raphaël Raymond, aux éditions du Rocher

2 – Le bêtisier de l’arbitrage,

3 – SOS Arbitres – SOS Vidéo,

Références

[1] – Michel Platini

[2] – Robert Wurtz

[3] – Robert Wurtz

[4] – Georges Konrath

[5] – Joël Quiniou sur FranceInter

[6] – Antoine De Pandis

[7] – Stéphane Moulin

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