Dans notre tour d’horizon des supporters et des tribunes, nous avons pris la direction du Pas-de-Calais pour discuter avec Romain, pigiste à la Voix du Nord. Au menu : Identité du club, politique tarifaire, vison du projet Mammadov. Romain répond à nos questions.

Bonjour Romain, depuis quand vous intéressez-vous au football ?

La passion pour le football est arrivée très vite. Mon papa allait à Bollaert avec une bande d’amis. La première fois que je suis allé au stade, j’avais à peine 4 ans. Depuis ce jour là, ma passion ne m’a jamais lâché. Être supporter de Lens est vraiment quelque chose d’à part. Ca fout des frissons. Aller à Bollaert est un vrai rituel. A titre d’exemple, quand j’étais petit je me signais en montant les marches qui donnent accès aux tribunes.

Qu’est ce que la culture et le supporterisme lensois ?

Lens est une petite ville chargée d’histoire, liée à l’activité de la Houille1 et les mines représentent le patrimoine de beaucoup de familles de l’Artois. N’oublions pas que dans les années 30, le stade de football, sous l’initiative de Félix Bollaert, fut construit par 180 mineurs au chômage pour accueillir gracieusement les joueurs du RC-Lens. Dans l’histoire du club, beaucoup de joueurs étaient des fils de parents qui travaillaient à la mine, parfois mineurs eux même. On pourrait citer Bernard Placzec, joueur de 1957 à en 1969 et capitaine lors des deux victoires en coupes Drago en 1966 et 1968, Arnold Sowinsky dans les années 75. Les valeurs des mines sont devenues celles du club (et inversement) et sont aujourd’hui partagées par beaucoup de supporters : Courage, honneur et solidarité. Même quand le RC-Lens est mené 3-0, les supporters continuent d’encourager l’équipe. Le chant des supporters « on est là » représente assez bien cette notion du supporterisme lensois : « Pour l’amour du maillot, que vous portez sur le dos, dans le malheur ou la gloire, nous on est là »2. Vous savez, dans la région, ce n’est pas facile tous les joueurs. Bollaert est un exutoire, un moyen de se rappeler une fois par semaine, qu’on est fier d’appartenir à un même groupe et à une même région. L’amour des supporters pour le club est tellement débordant, que si le club venait à disparaître un jour, je ne serais pas surpris qu’il y ait quelques drames.

Quel poids les supporters ont-ils sur le club ?

Les supporters jouent un rôle majeur. Par le passé, les supporters ont sauvé le club à plusieurs reprises, notamment dans les années 60. A cette époque, la baisse de la compétitivité du charbon français a condamné l’avenir des mineurs. Les houilleurs se sont progressivement désengagés du RC-Lens, et le club a fini par perdre son statut professionnel pour jouer au niveau amateur. André Delelis, maire de Lens, entreprend alors le sauvetage du Racing, en installant des troncs dans les bistrots pour sauver le club. Grâce à cette initiative, le club a pu continuer d’exister.

Le poids des supporters est très important à Lens. A chaque décision, le supporter donne son avis et peut faire reculer le décisionnaire si cela ne lui convient pas. Avec l’avènement des réseaux sociaux et du web, plusieurs opérations ont vu le jour et ont pu se concrétiser. Par exemple, le décalage de l’horaire du 1/4 de finale de coupe de France Lens-Bordeaux l’an dernier. A l’heure qu’il est et sans céder au populisme, si le RC-Lens est toujours là, il le doit en grande partie à ses fans.

Revenons justement à ces fans. Comment définiriez-vous les tribunes et les différents types de supporterisme du Stade Bollaert ?

La Marek est le coeur de Bollaert, la partie où résonnent les chants. Je pense que je n’ai pas besoin d’en parler longuement, sa réputation étant nationale. On retrouve ensuite les tribunes Delacourt et Tranin, les tribunes « populaires » de Bollaert situées derrières les cages. Les billets sont bon marché. Il existe quelques groupes de supporters, des bandes de passionnés dans ces deux tribunes qui sont des relais de la Marek. Ensuite il y a la Xercès, située au-dessus de la Marek. J’ai coutume de dire qu’elle est garnie de gens qui veulent profiter de l’ambiance du cœur de Bollaert sans pour autant chanter. Les tarifs sont un peu élevés par rapport aux autres tribunes. Enfin, la Lepagnot, en face de la Xercès, une tribune un peu plus « VIP » même si cela n’existe pas vraiment à Lens. On est tous là pour voir du foot, sinon faut aller 40kms plus loin…

A titre indicatif, combien coûte un abonnement en tribune populaire ? Quelle est la politique tarifaire du RC-Lens aujourd’hui ?

Le président Martel, revenu cet été, désirait appliquer une politique tarifaire avantageuse qui pourrait encourager les revenus les plus modestes à s’abonner. En début de saison, il a annoncé que l’abonnement en Tranin coûterait 60 euros (soit à peu près 3 euros par match). Selon moi, la politique tarifaire du club est attractive. Il y a souvent des offres intéressantes, notamment des places pour les enfants à 1 euro, les places gratuites pour les femmes. Je suis très heureux que le club soit sensible à cette problématique. Cela me rend vraiment fier du club.

Êtes-vous abonné à une tribune, et vous définiriez-vous ultras ?

Je ne suis malheureusement pas abonné cette saison mais c’est tout comme car je suis très souvent à Bollaert, que ce soit en tribune de presse ou en tribune classique. Je ne me définirai pas comme un ultra. Il peut m’arriver de faire des déplacements. J’aime beaucoup la culture ultra mais je ne suis pas assez impliqué pour me définir comme tel.

On se souvient tous de la Finale de la coupe de la ligue entre le PSG et le RC Lens en 2008, avec la fameuse banderole ? Comment l’avez-vous personnellement vécue ?

J’étais jeune à cette époque mais présent au Stade de France ce jour là. Au départ, j’étais vraiment choqué, comme beaucoup de monde autour de moi ce soir là d’ailleurs. Ensuite, j’ai relativisé. Soit c’était une poignée d’abrutis, soit c’est un humour un peu bizarre qui est mal passé. Ca fait longtemps qu’on n’en parle plus et je crois que la page est tournée. C’est tant mieux.

La culture Ultra fait souvent l’objet de banderole à humour de mauvais goût parfois. Cet épisode n’était-il pas l’occasion de lever le voile sur un milieu assez méconnu du grand public ?

Je crois qu’il y a ultra et ultra. Peut être était-ce de l’humour… ou peut être pas. Je ne sais pas si ces gens étaient des ultras ou non. Dans tous les cas, je ne trouve pas que cette banderole puisse être représentative du mouvement. Être ultra, c’est supporter son club quoi qu’il arrive, partout en France, prouver qu’on est les meilleures tribunes, sans forcément chercher à nuire aux autres clubs. Je crois que les nôtres le montrent assez bien.

La saison 2010/2011 a vu le RC-Lens descendre en deuxième division. Une relégation s’accompagne souvent de changements pour les supporters, une modification des horaires des matchs (match le vendredi à 18h45, le lundi). Comment vivent-ils ce changement et s’adaptent-ils aux impératifs télévisuels ?

C’est vraiment difficile pour nous tous, qu’on soit abonné, spectateur assidus des matchs du Racing. C’est très contraignant.

Supporters Lensois - Source : La Voix du Nord
Supporters Lensois – Source : La Voix du Nord

Peut être qu’à Paris, à la ligue, ils s’imaginent qu’on est tous au chômage ou sans emploi. Ils ne se rendent pas compte qu’un club comme Lens est une formidable publicité pour notre championnat, par l’ambiance, l’affluence. C’est dommage de devoir se plier au diktat de quelques-uns mais enfin on s’habitue à tout malheureusement.

Le collectif « SOS ligue 2 » ainsi que les présidents des clubs ont obtenu gain de cause puisque depuis janvier 2013, le match du vendredi soir a lieu désormais à 20h. Quel rôle a joué le RC-Lens dans ce collectif et cette bataille ?

Les différents groupes de supporters du Racing soutiennent SOS Ligue 2. Je crois savoir qu’il y en a qui font aussi parti de l’association. Je sais que Dayan avait fait le maximum pour satisfaire les supporters lensois. Depuis, ils l’estiment pas mal. L’horaire de 20h le vendredi est quand même beaucoup plus pratique qu’un horaire à 18h45. On a tous une vie à côté, même si notre passion pour le Racing est débordante.

Quelles sont les relations entre la direction et les groupes de supporters ? Le club est-il attentif à ces difficultés ?

Le contact a été difficile au départ avec Dayan, l’ancien président intérimaire, puis il s’est petit à petit rapproché des groupes de supporters. Je crois qu’il a fait marcher ses relations pour obtenir gain de cause. Cela a plu aux différents groupes. Lors des vœux de Dayan, je me souviens qu’il a passé son temps avec les différents leaders des groupes. Pour ce qui est de Gervais Martel, il est évidemment très attentif à ce qui se passe en tribunes et c’est logique. Qu’est ce que le football, quand les tribunes sont vides ?

La médiatisation de la ligue 2 est-elle compatible avec la culture des supporters ?

Pour Lens, je crois que oui. On a la chance d’être souvent diffusé et ça donne la possibilité de faire passer des messages quand ils en ont à faire passer. C’est une très bonne chose.

En Juillet 2013, Gervais Martel s’est associé avec un investisseur Azeri Hafiz Mammadov, ce dernier détenant 60% de la holding. Comment les supporters Lensois ont-ils réagi à cette association ?

Quand l’annonce a été faite, j’étais en stage pour le site professionnel d’information du RC-Lens (Lensois.com). La première réaction suscitée a été mitigée. Certains étaient ravis de l’arrivée du pognon, d’autres se posaient des questions sur l’origine de l’argent. On a essayé de se renseigner, j’ai notamment interviewé Borbiconi qui a dit pas mal de choses positives sur Mammadov. Aujourd’hui, je crois que le ressenti est toujours le même. Avoir des moyens pour réussir nous ravit mais il y a une forme de méfiance par rapport à l’origine de l’argent.

L’arrivée de Hafiz Mammadov a-t-elle fait craindre une perte d’identité de la culture lensoise ? 

Evidemment, mais je crois qu’à chaque fois qu’un investisseur étranger pointe le bout de son nez partout dans le monde, ces craintes existent. Vous savez, Lens c’est un club populaire, historique, socialement engagé. Je connais des abonnés à Lens qui se privent toute l’année pour pouvoir se payer un abonnement. Alors quand une personne débarque de nulle part, forcément on se pose des questions, et on se demande ce qu’il va bien pouvoir faire de « notre » RC-Lens.

Les groupes de supporters ont-ils rencontré Hafiz Mammadov ?

A cette heure, je ne pense pas. Peut être prochainement si Hafiz revient au stade avant la fin de la saison.

Mammadov et Martel - Source : La voix du Nord
Mammadov et Martel – Source : La voix du Nord

La présence de Gervais Martel à hauteur de 40% rassure-elle les craintes des supporters ?

Je crois que oui, Gervais et le RC Lens c’est une très grande histoire d’amour. Il a peut être commis des erreurs par le passé mais je crois que la plupart des supporters lui sont très reconnaissants par rapport à la sueur qu’il a lâché pour ce club. Comme nous tous, il a le Racing qui coule dans ses veines. Alors oui, c’est rassurant que ça soit lui plutôt qu’un autre. On sait qu’il cherchera toujours à aller dans le bon sens.

Pour satisfaire au Fair Play Financier, le club devra diversifier ses recettes, probablement augmenter le prix des places. Les supporters sont-ils prêts à payer ce prix pour avoir une grande équipe ? Ou préfèrent-t-il une équipe moyenne mais qui reste accessible ?

A Lens, ça ne sera pas possible. Admettons que demain Mammadov sorte le chéquier, il faudra que les tarifs des places restent attractifs. On va au stade, on ne va pas à l’Opéra. On n’a pas besoin de prestations luxuriantes et incroyables. On attend juste de voir le match, déguster une frite et boire quelques bières entre copains.

Les supporters dénoncent souvent le football « business » et parallèlement le manque d’investissement des dirigeants. Le supporter est-il par définition incohérent ?

Le supporter souhaite voir son club réussir et se positionner tout en haut au classement. C’est assez logique. Et pour être tout en haut, il faut avoir un effectif qui suit, avec des joueurs qui mouillent le maillot. En tout cas, c’est comme ça à Lens. Après, Ils ne sont pas plus bêtes que les individus lambdas et connaissent la réalité du marché. Les supporter ne dénoncent pas le football business, mais plutôt ses dérives, ses incohérences avec ce que sont les valeurs premières du football : don de soi, partage, solidarité.

Lens pourrait servir de publicité à l’Azerbaïdjan ? Quelle est la réaction des supporters à cette éventualité ?

Ca, c’est compliqué. De nombreux groupes se sont exprimés à ce sujet en demandant à ce que le club ne soit pas une vitrine de l’Azerbaïdjan. On est un club historique quand même et les gens ne sont pas prêts à baisser leur pantalon même pour de l’argent. Je crois qu’Hafiz est le bienvenu s’il respecte les règles du jeu. Et les règles, c’est le peuple de Bollaert qui les décide

Après le Paris-Saint-Germain, certains clubs (Saint-Etienne, Nice) et associations de supporters attirent particulièrement l’attention du gouvernement. Les supporters de clubs s’inquiètent de ce que pourraient devenir les tribunes en France, avec en ligne de mire l’Euro 2016. Partagez-vous cette crainte et à terme, une forme d’extension du Plan Leproux ?

Bien entendu. J’ai peur de ce que je vois aujourd’hui. A la télé, à la radio on ne parle que des ultras et des tribunes pour des choses négatives, parce que ça fait vendre aussi, ça fait peur. Regardons bien nos ultras et nos tribunes avant de juger, j’en ai marre de voir un unique discours. Chez nous, les Tigers collectent chaque année des jouets pour les enfants malades de l’hôpital de Lens. Qui est au courant de cette initiative à part les supporters lensois ?

Je trouve qu’il est de notre devoir de journaliste, qui voyons un peu plus loin que le bout de notre nez, de montrer qu’être ultra n’est pas forcément synonyme de violence. J’en connais beaucoup. Ce sont souvent de chics types qui ont une vraie solidarité et de vraies valeurs. D’ailleurs, c’est à tous ceux là que je veux tirer mon chapeau. A nous de faire en sorte qu’ils ne soient pas uniquement médiatisés pour des faits négatifs.

Les Red Tigers qui ont fêté leurs 20 ans récemment sont-ils attentifs à ces problématiques ?

Bien entendu, les Tigers réclament davantage de libertés. Comme beaucoup de groupes en France d’ailleurs. J’ai récemment assisté au cortège pour fêter leurs 20 ans. C’était super bien organisé, avec une superbe ambiance. On s’est tous éclaté, qu’on soit ultra ou non, pour fêter leur anniversaire et chanter à la gloire du Racing Club de Lens. Merci les gars pour ça et encore bon anniversaire.

Un grand merci à Romain pour sa disponibilité et nous lui souhaitons bonne continuation pour la suite. Vous pouvez retrouver Romain sur twitter : @romainscheers

Références

1 – Vidéo Mineurs du Monde : le RC Lens et les mineurs

2 – Vidéo RCLens Officiel

The Wolfman

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