Patrick Guillou
Patrick Guillou

Ancien joueur de football professionnel, Patrick Guillou est désormais consultant pour Canal+ et cadre chez Henner Sports Europe. Pour notre plus grand plaisir, Patrick revient sur son parcours, sa formation, et sa carrière professionnelle.

DE LA DECOUVERTE DU BALLON ROND

Comment avez-vous découvert le sport ? 

Etant né en Allemagne, le système éducatif permet d’avoir des plages horaires intéressantes. C’est tout naturellement que je me suis porté vers le sport en général (natation, tennis, vélo) afin de choisir le football. J’ai choisi un sport collectif pour avoir des moments de partage. J’avais besoin de me sentir bien au milieu d’un groupe. échanger, discuter et vivre des émotions fortes.

A quand remontent vos premiers souvenirs de foot ? Quel est pour vous le plus marquant ?

Incontestablement, ce sont les souvenirs liés à mon enfance. A savoir la Bundesliga, la Nationalmannschaft et le parcours des clubs allemands en Coupe d’Europe. Puis me vient à l’esprit la demi-finale 1982 de Séville (France Allemagne) et l’attentat de Schumacher sur Battiston.

Le sentiment d’injustice totale. D’ailleurs, depuis ce triste jour, lorsqu’il y a une confrontation France/Allemagne, je suis un inconditionnel de l’Equipe Tricolore. Ensuite grâce à un ami d’enfance, viendra la découverte de l’A.S.S.E., sa ferveur, ses supporters et la fièvre du Chaudron.

Petit, quelles étaient vos idoles ?

Mon joueur préféré reste et restera Diego Maradona. Ensuite j’aimais beaucoup des joueurs comme Sören Lerby ou Luis Fernandez.

Etes-vous ou étiez-vous supporter d’un club de foot ? Si oui, comment êtes-vous devenu supporter ? Etait-ce une transmission familiale ?

J’ai vécu longtemps en Allemagne. Donc naturellement je suivais avec attention les résultats du Bayern et du Borussia Mönchengladbach. Ma mère étant bavaroise, je pense que l’intérêt vient de là. Ensuite je jette régulièrement un œil sur les résultats des équipes dans lesquelles j’ai évolué (Bochum et Fribourg). J’aime bien Ipswich Town et Liverpool en Angleterre. Mais le club dont je supporte les couleurs est l’AS SAINT ETIENNE.

Français, né en Allemagne, comment grandit-on avec cette double culture ?

C’est une richesse. On connait les vertus et les caractéristiques des Allemands : travail et rigueur. Je pense que ces deux valeurs me caractérisent. Elles m’ont porté durant ma scolarité, mes études et ma carrière professionnelle. Je suis un besogneux qui a toujours atteint les objectifs fixés. Je n’ai jamais triché, avec les moyens que j’avais. Le talent ne suffit pas. Du côté français me vient très certainement ma fantaisie, le plaisir des choses simples et mon esprit d’ouverture. La phrase qui me caractériserait le mieux serait « la rigueur dans la fantaisie ».

La difficulté a toujours été de me situer. Pour les Allemands, j’étais « der kleine franzose » et pour les Français j’étais l’Allemand parlant français. Quand on me demande d’où je viens, je réponds de nulle part. J’ai toujours vécu à l’étranger (Allemagne et Côte d’Ivoire) et je suis arrivé à 23 ans en France (Rennes). J’ai déménagé moult fois dans ma vie. J’ai vécu tellement de choses formidables dans mon enfance et mon adolescence ! Mais c’est vrai que j’ai un peu « souffert » de cette situation.

En 1982, vous aviez 12 ans. Que retenez-vous de ce France RFA à Séville ?

Je rentrais ce jour-là de Côte d’Ivoire (Abidjan). Un cousin de mon père était venu nous chercher à l’aéroport Roissy Charles de Gaulle. Il fallait faire vite pour rejoindre les Yvelines. Le score, le jeu pratiqué avec les Platini, Giresse, Soler et autres…. La rentrée de Rummenigge, le retourné de Klaus Fischer, l’agression de Schumacher, la transversale de Manu Amoros, la séance de pénalty, Stielicke, Six, Bossis, Hrubesch….Toute la déception, la tristesse, la haine et l’injustice.

AU FOOTBALL PROFESSIONNEL

Revenons sur votre parcours. Pouvez nous raconter vos débuts de footballeur en Allemagne, votre formation ?

Je n’ai pas fait de centre de formation. Je jouais au foot par plaisir, par passion et pour être avec les copains. Je jouais attaquant et je plantais pas mal. Dans les différents championnats nous avions plutôt des résultats intéressants et je m’éclatais. Mes parents m’accompagnaient partout. L’insouciance et le jeu pour le jeu…. Aujourd’hui, c’est plutôt le Je pour le Je….

En Afrique, j’ai joué au foot avec les copains. Je n’avais pas de possibilité de jouer en club. A la base militaire, nous partagions le terrain de foot avec les passionnés de rugby.

A douze ans, quand je suis revenu d’Afrique, j’ai fait mes classes au FC Freiburg. Mais trop petit, j’ai dû changer de poste. C’est alors que j’ai débuté arrière gauche. Tranquillement, je poursuivais mes études à l’école française de Freiburg en m’entraînant trois fois par semaine. Le pied et un bonheur indescriptible !

Quand appréhendez-vous la possibilité de faire une carrière professionnelle ?

Très tôt, vers l’âge de 5/6 ans, j’avais ce rêve. Mes parents m’ont porté ou supporté. Ma mère souhaitait juste que j’ai mon bac. Ils ont été d’un précieux soutien. Un soutien positif. Ayant des activités professionnelles épanouies, ils ne me voyaient pas comme l’ascenseur social de l’ensemble de la famille. Ils voulaient que je m’éclate. Ils n’ont jamais été un frein dans ma progression.

Vous débutez votre carrière à Bochum. Quelles sont les circonstances de vos débuts et votre première apparition dans le grand bain du football pro ou semi-pro ?

Pour débuter dans le monde professionnel, il faut soit avoir énormément de talent, soit croire en sa bonne étoile et bosser. Après le hasard, la chance et le coup de pouce…. Les dirigeants du VFL Bochum étaient venus pour voir notre attaquant qui « plantait » beaucoup. Ce jour-là, je marque. Ils sont venus m’observer plusieurs semaines. J’étais plutôt dans une bonne période. Ils m’ont proposé de faire un essai à Bochum et bingo…. J’ai toujours bossé comme un fou depuis toujours. J’ai dû rattraper mes carences, sortir les coudes et enfin prendre la corde. Je ne l’ai jamais lâchée jusqu’à mes débuts en pro au Weserstadion….

Après 3 ans à Bochum, vous quittez le club pour rejoindre la France et la D2 à Rennes. Pour quelles raisons ?

Je souhaitais connaître la France et la Bretagne. Mon grand-père était de Pont-Croix. J’ai eu au départ une petite opportunité avec le FC Nantes mais le club était alors en grandes difficultés financières. Monsieur Budzinski m’a proposé l’année suivante au Stade Rennais. Michel Le Millénaire après s’être renseigné auprès de ses relations allemandes a donné son accord. Je débarque enfin à Rennes avec mon sac.

L’acclimatation au football français a-t-elle été difficile ?

Très difficile, surtout tactiquement. J’étais formé à l’allemande. Nous jouions avec un libéro décroché. J’arrivais à Rennes avec une défense à plat. J’étais toujours à la traîne. Je couvrais sans arrêt mes partenaires. J’étais souvent responsable par mes erreurs d’inattention, de placements et de concentration, des buts que nous encaissions. Verdict ? Trois mois en réserve. Les précieux conseils de Patrick Rampillon et de Yves Colleu m’ont permis de rebondir, réagir et de retrouver une place de titulaire avec une montée à la clé.

Après un an à Rennes, vous faites deux saisons à Châteauroux, avant de rejoindre le Red Star. Quels souvenirs gardez-vous de ces deux clubs ?

Châteauroux, c’était le top. Nous avions un superbe groupe qui surfait sur le dynamique de sa montée du National. Des recrues apportaient un vrai plus et une osmose avec le public. Nous profitions du savoir-faire de Monsieur Denisot et de Patrick Trottignon. Deux très belles saisons même si les relations étaient « tendues » avec le coach (V.Zvunka).

Le Red Star était une énorme déception. Une erreur de casting de part et d’autre. J’avais fait un bon match contre le Red Star (Steve Marlet) avec Châteauroux. Le coach Pierre Repellini m’avait contacté. J’y suis allé mais je me suis fait bouffer par Paris. Je ne me sentais pas bien ! Un vrai mal de vivre. Ce club n’était pas fait pour moi. Je me suis trompé. Heureusement que Jean-Claude Bras, le Président, m’a compris. Nous avons trouvé une solution satisfaisante pour les deux parties. Le Red Star est un club singulier. Avec son Histoire, son stade et son palmarès, ce club mérite vraiment de retrouver le monde professionnel.

En 1997, vous rejoignez l’AS-Saint-Etienne. Que représentait ce club à l’époque, vous qui avez grandi en Allemagne ?

Je passe du Rouge au VERT ! C’était l’accomplissement d’un rêve. Connaître de l’intérieur cette ambiance, cette ferveur, ce poids de l’Histoire. Je mentirais si j’affirmais que je suivais tous ces exploits à la télévision, en 1976 j’avais 6 ans. Des amis français de Roanne vivant à Freiburg m’ont fait découvrir l’A.S.S.E. Nous allions voir les matchs à Sochaux, Metz, Strasbourg, Mulhouse. Quelques fois, nous allions à Geoffroy-Guichard. Un rêve de gamin adolescent se réalise.

Lors de la saison 1997/1998, le club lutte pour ne pas descendre en nationale. Comment viviez-vous la situation ?

Mal très mal. D’autant plus qu’après des débuts intéressants, j’ai dû m’occuper de ma fille. Je suis allé voir le club en lui expliquant que ma priorité n’était plus le foot. J’ai disparu des écrans radars. Ma fille, ma femme avaient besoin de moi. J’ai demandé au club de me libérer de mes obligations professionnelles. Je pouvais venir aux entraînements quand je le souhaitais. Je ne jouais qu’uniquement en réserve. Les dirigeants et le coach ont été formidables. Je suis revenu vers la fin du championnat. Nous nous sommes sauvés en perdant à Lille mais Réginald Ray du Mans avait fait l’essentiel.

La saison suivante s’avérera plus intense puisque vous serez un acteur majeur de la remontée de l’ASSE en D1. Comment expliquez-vous ce soudain changement de statut ?

Comme souvent, je n’étais pas un titulaire indiscutable au départ. Mais, je me sentais redevable. Je voulais faire partie de l’aventure, apporter ma modeste contribution au nouveau départ des Verts. Alain Bompard a compris mon mode de fonctionnement. Gérard Soler a été formidable avec moi. Le coach Nouzaret a relancé la machine. Un brin de nostalgie quand on évoque ce triumvirat à l’origine de la renaissance du Peuple vert.

A cette époque, vous côtoyiez notamment Kader Ferhaoui, Patrick Revelles, Lionel Potillon, ou encore Jérôme Alonzo, Jérémie Janot, Julien Salbé et Fabien Boudarène. Avez-vous toujours des contacts avec eux ? Quels souvenirs gardez-vous de cette période ?

De formidables souvenirs. Une belle histoire de potes, de briscards et d’autogestion encadrée. Nous n’étions pas forcément les meilleurs amis du monde mais nous avions un objectif commun : redonner à Saint Etienne ses lettres de noblesse. Une superbe saison ponctuée par le titre honorifique de champion de Deuxième division…. J’entretiens toujours de très bonnes relations avec les joueurs cités dans la question. Je pourrais y ajouter Marc Zanotti, Gilles Leclerc, Bertrand Fayolle et Adrien Ponsard. La difficulté est de ne pas tous les nommer car cela laisse place à l’interprétation. Mais nous sommes presque tous restés en contact.

Vous découvrez alors la D1 en 2000 avec les Verts. En manque de temps de jeu, vous terminerez la saison en prêt en écosse à Edinbourg au Hibernian Football Club. Quels souvenirs gardez-vous de cette expérience ?

Je ne passe uniquement que quelques semaines à Edimbourg. Les méandres et les écueils du football professionnel… Je finis la saison à Saint Etienne . Encore une fois, les dirigeants ont été royaux avec moi.

Après quelques semaines Ecosse, vous rebondissez à Sochaux et êtes champion de D2 pour la deuxième fois en 3 ans. Comment vivez-vous cette montée, et quelles sont les différences avec celle vécue deux ans plus tôt avec les verts ?

Je découvre d’abord un nouvel entraîneur, Jean Fernandez. Les deux premiers mois ont été houleux car il ne comprenait pas mon mode de fonctionnent. J’avais besoin de me sentir investi d’une mission. Après une discussion mouvementée, les différents se sont volatilisés. Nous avons réussi à établir une relation de confiance. C’était un vrai plaisir de travailler avec lui.

Les résultats étant au rendez-vous, la dynamique de groupe était extraordinaire. Une saison accomplie, des buts, du spectacle et le retour du FCSM en première division. J’avais fait mon job !

Avec Sochaux, vous ne parvenez pas à vous imposer en D1, comme si cette compétition n’était pas faite pour vous. Comment l’expliquez-vous ?

Tout simplement, en étant pragmatique, parce que je suis un joueur moyen de Ligue 1 et un très bon joueur de D2. Avec les moyens qui étaient les miens, j’ai su tirer le maximum de mes qualités.

C’est alors que vous revenez à Saint-Etienne en 2001, dans un contexte fort compliqué puisque les verts viennent d’être rétrogradés en D2 en raison de l’affaire des faux passeports. Comment s’organise ce retour et quelles sont alors vos motivations ?

J’ai eu l’opportunité de signer à Nancy. Lorsque j’en ai parlé à Monsieur Jean Louis Desjoyaux, il m’a dit « donne moi la journée, j’appelle le Président Bompard ». Le lendemain, le 15 août 2001, je signais à Saint-Etienne. Encore un clin d’œil ! Le jour d’anniversaire de ma fille née à Saint-Etienne trois ans auparavant. Mes motivations ? A trente-et-un ans, je souhaitais jouer, reconnaître une montée et prendre du plaisir sur un terrain.

Après deux ans chez les verts et une saison en nationale à Rouen, vous décidez de raccrocher les crampons. Cette décision était-elle une décision de circonstance, ou y pensiez-vous depuis quelques temps ?

Je pensais avoir fait le tour. Le train-train, les mises au vert, les entraînements… Je ne prenais du plaisir qu’en match. Le reste était devenu un calvaire, d’autant que j’étais très souvent blessé. Des lésions et des douleurs persistantes aux mollets. Je souffrais. Je revenais, je compensais et je me blessais à nouveau. Un cercle vicieux ! Je passais plus de temps à l’infirmerie que sur les terrains de foot. Mais j’aurais dû essayer encore et encore car les plus belles émotions, je les ai connues sur un terrain.

Quel sera votre dernier match de football professionnel ?

En National, je crois un Rouen – Libourne Saint Seurin. Je n’ai pas choisi ma sortie, je l’ai subie…That’s life !

Avez-vous gardé des amis dans le football ?

Question piège. Quelle définition donnez-vous à ami ? De très bonnes relations, oui ! Des amis ? Un peut-être deux !

Certains jeunes retraités parlent souvent d’un manque. Avez-vous été frappé par le blues du footballeur retraité ?

Je comprends ce phénomène de manque. Je me l’explique également. On parle de « petite mort » pour un sportif professionnel. La vie de sportif est réglée comme du papier à musique. Entraînements, soins, récupération, matchs…Tout est fait pour te rendre la vie agréable dans un souci de recherche de la performance. Dès que tu as un besoin, les dirigeants essaient de trouver la solution. Quand tu n’es plus footballeur, tout s’envole. Tu te retrouves dans la « vraie vie ». Deux possibilités :

  • Soit tu es rentier. Dans ce cas, tu cherches à trouver une occupation ou un sens à donner à ta vie
  • Soit tu as une situation matérielle agréable mais tu te rends compte qu’il va falloir aller bosser pour gagner ta vie.

Le phénomène de manque s’explique alors par plusieurs faits :

  • Le changement morphologique
  • La perte du statut social
  • Le manque de repères
  • Une perte conséquente des revenus financiers
  • Le retour dans la vraie vie
  • Le manque d’émotions fortes

Ces raisons peuvent expliquer aisément un état de déprime et un certain blues.

Avec du recul, comment jugez vous votre carrière ?

Je pense que j’ai fait correctement mon métier. J’ai eu la chance d’exercer ma passion. Je pense avoir été loyal. Je me suis toujours identifié avec le maillot que je portais. Peu importe les problèmes que j’ai pu avoir avec mes partenaires, mes coaches ou mes présidents, j’ai toujours été droit. J’étais peut-être trop segmentant, trop entier et pas assez consensuel. Aujourd’hui, je sais avec l’expérience, que tous les combats ne sont pas à mener. Néanmoins, Je crois que j’ai fait une belle petite carrière.

S’il y avait une image que vous aimeriez que l’on retienne de votre carrière, quelle serait-elle ?

Une image est par définition un instantané. Une valeur me caractérise cependant, je pense : ma générosité.

De votre carrière, on retient effectivement cette générosité, joueur très pro, qui ne triche pas, avec un engagement total. Ce trait de caractère est-il lié à votre formation en Allemagne, ou s’agit-il d’une coïncidence ?

Trop évident pour n’être qu’une simple coïncidence. Mon éducation, mes origines et mes rencontres m’ont permis d’être ce que je suis aujourd’hui. Je ne renie rien de ce parcours riche en émotions, rencontres et découvertes.

Quelle est la chose dont vous êtes le plus fier dans votre carrière? A contrario, avez-vous des regrets ?

Ma plus grande fierté est d’avoir pu signer mon premier contrat pro. Mes regrets sont de ne pas avoir pu connaître le très haut niveau : l’Equipe Nationale et la Champions League. Je le vis par procuration grâce à Canal. Un autre regret est bien sûr de ne pas pu choisir mon arrêt de carrière.

Veuillez trouver la seconde partie de l’interview de Patrick

Propos recueillis par The Wolfman

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