Pour notre 4ème volet autour des micros, rencontre avec Thierry Cros alias Didier Mengo, correspondant à Rome, spécialiste du foot italien pour RMC, co-fondateur de ZoneMixte.fr. Il travaille également pour Téléfoot et Eurosport. Thierry cros a aussi crée l’entreprise Maracuja Production.

PARCOURS ET VISION DU METIER DE JOURNALISTE

Bonjour Thierry, pouvez-vous nous décrire votre formation, votre parcours professionnel, comment êtes-vous arrivé dans le monde du journalisme et à Rome, depuis maintenant près de 20 ans ?

J’ai un parcours totalement différent qui n’a rien à voir avec la formation de journalisme puisque je suis diplômé d’une école supérieure de Commerce à Paris : l’INSEEC. Puis je suis ensuite allé à Los Angeles, pour un master de communication. J’ai toujours voulu créer ma propre entreprise, être entrepreneur. Alors comment je suis arrivé à Rome ? A l’époque le service militaire était obligatoire et quand tu faisais des grandes écoles, tu avais la possibilité de faire ton service à l’étranger. Donc je me suis retrouvé à faire mon service militaire à Rome au service militaire en coopération au service économique et commercial de l’Ambassade de France. En plus, il se trouve que c’était l’année du mondial et que mon « tuteur » était un mordu de foot et que j’ai vu quasiment tous les matches du mondial à Rome. Puis après quelques mois de tergiversation, profitant d’une opportunité professionnelle, je suis resté à Rome. A la base, ce n’était absolument pas une envie ou un projet. Moi je voyais juste le côté sympa d’aller à Rome et de vivre en plus le mondial sur place. Puis j’ai eu l’opportunité de travailler pour France Football, qui cherchait à l’époque quelqu’un sur place (et quand on crée son entreprise, on ne gagne pas des sous dès la première année, donc il fallait aussi penser à se « protéger »). J’ai travaillé aussi pour RTL, L’Equipe (dès que j’ai signé mon premier papier pour l’Equipe je me suis fais viré de France Foot car à l’époque l’Equipe et France Foot étaient en guerre ouverte mais çà, j’en étais parfaitement conscient). Depuis 2001, je travaille sur RMC grâce à François Pesenti que j’avais connu à l’époque RTL et qui cherchait un correspondant pour RMC. Enfin en 2007, j’ai commencé à travailler pour Téléfoot et récemment, Eurosport.

J’ai des connaissances italiennes à Rome, qui m’ont répété qu’il est très difficile de s’imposer professionnellement à Rome sans avoir de connaissance. Vous confirmez ? Quelles ont été les recettes pour vous « imposer » ?

Je dirais oui d’une certaine façon car il est évident que c’est très difficile de s’imposer ici, en particulier au niveau de la manière de travailler qui est complètement différente de la notre. Maintenant, si tu imposes le « savoir faire » anglo-saxon, c’est à dire de la méthode, de la discipline, de la rigueur, ca marche. Moi les personnes avec qui je bosse, je leur ai dit que, soit elles adoptaient mes méthodes, soit elles allaient voir ailleurs. Encore une fois, quand tu as une entreprise, sans volonté d’entreprendre, sans discipline et sans méthode, ca ne peut pas fonctionner.

N’y a-t-il pas une lassitude à analyser et à parler de football tout le temps ?

Lassitude ? Non. Je me force à avoir du recul sur les choses, sur l’analyse. C’est la raison pour laquelle je m’oblige à intervenir très très peu dans les médias italiens alors que les sollicitations sont permanentes. Je m’oblige à garder la tête froide, à avoir le recul nécessaire sur les événements contrairement à la façon dont est vécu le foot ici. Le foot est une passion mais j’ai la chance d’avoir d’autres centres d’intérêts, et moi le foot 24h/24, je ne peux pas. Le fait de me mettre en retrait me permet non seulement de ne pas me lasser mais en plus d’avoir le recul nécessaire dans l’analyse, d’être pertinent et non pas d’être dans la folie permanente, quotidienne d’ici. Tu sais, en participant aux multiples sollicitations des nombreux médias italiens ici, j’aurais pu gagner 10 fois plus qu’avec mes entreprises mais je me suis toujours refusé à le faire, par éthique et pour me préserver, encore une fois, de toute cette folie.

Le fait de me mettre en retrait me permet non seulement de ne pas me lasser mais en plus d’avoir le recul nécessaire dans l’analyse, d’être pertinent et non pas d’être dans la folie permanente

Existe-t-il une grande différence entre le journalisme français et italien, dans sa conception de voir et de traiter le football ? 

Ça n’a rien à voir. Le football est très important en France mais n’est pas vécu comme une chose indispensable à la vie quotidienne. Ici en Italie, c’est 24h24, du matin au soir on parle de foot sur les télés, sur les radios…c’est du permanent. Et vivant ici à Rome, une défaite de la Roma, tu la comprends immédiatement en allant au café du coin le lundi matin où les visages sont décomposés. C’est impressionnant. Le foot est une religion ici. Si tu veux, pour prendre une image, le foot est vraiment « pratiqué » comme une religion, avec ce côté très latin, très passionné, très souvent excessif.

90% des choses qui sortent ici, en particulier sur Internet sont totalement fausses. En France, moins d’informations sortent mais elles sont souvent beaucoup plus sûres. Ici, il y a une telle course à l’information, que dès qu’un média sort un truc, il est repris par des dizaines d’autres sans aucune vérification. Il y a quelques temps, j’avais appelé un type qui avait publié sur son site, une information dont je savais qu’elle était complètement fausse. Je lui avais dit « mais tu as vérifié ta source ? ». Et il m’avait répondu « ah non, pas besoin, je l’ai reprise», donc sans vérifier, bien entendu. Un collègue de Tuttosport m’avait dit « nous on a la méthode du tiers, un tiers d’info complètement bidon que l’on sort, un autre tiers, dont on sait que ce sera bidon mais qui peut avoir des répercussions et débouchées sur un début de vraie information et puis, le dernier tiers, l’info sûre, que l’on sort… ». D’ailleurs il y a quelques temps, je m’étais amusé à faire des tableaux sur toutes les rumeurs qui sortent lors du mercato. Le taux de réussite à la fin était très très très faible. Tu sais comment les médias marchent ici : Le Corriere dello Sport est le journal des deux clubs de Rome, Tuttosport de la Juventus et puis celui qui s’est dégradé, à mon sens, la Gazetta Dello Sport qui avait une certaine image d’un journal neutre et qui depuis quelques années s’est sérieusement radicalisé en étant pro Milan, Inter et Juve, les 3 grands clubs du nord. Tu sais ici dans le sud de l’Italie, on parle du fameux vent du nord…

Quel(s) conseil(s) auriez-vous à donner à un jeune journaliste, rêvant de s’exporter à l’étranger (en Italie ou ailleurs) pour traiter de sa passion ?

Je lui dirais effectivement de venir car on parle tellement de foot, et on a tellement de médias évoquant le foot qu’il y aura toujours de la place. Le tout est d’être conscient des difficultés et des codes qui sont complètements différents des nôtres en France. La France est un pays latin, mais notre mentalité et manière de travailler se rapprochent davantage des anglais, des allemands que des pays comme l’Italie ou l’Espagne. La mentalité française fait qu’on est à la fois proche de cette culture nordique mais aussi proche de la mentalité latine. On a cette capacité à pouvoir s’adapter partout.

Le correspondant sent le ressenti de la ville, transmet ce qui se passe en ville, l’atmosphère, chose que ne peut bien évidemment pas faire le journaliste de son bureau à Paris.

Quelle est la force d’un correspondant selon vous ?

Outre relayer l’information bien évidemment, la grande différence entre le correspondant et la personne qui relayera l’information de Paris est que le correspond a cette capacité d’observation sur place. Le correspondant sent le ressenti de la ville, transmet ce qui se passe en ville, l’atmosphère, chose que ne peut bien évidemment pas faire le journaliste de son bureau à Paris.

Sentez-vous une évolution du regard, des observateurs, des supporters italiens, sur le foot français, avec ce PSG « italianisé » ?

La ligue 1 est totalement ignorée ici. SportItalia, équivalent d’une chaîne de la TNT en France, ne retransmet qu’un match par journée et encore … Les chocs ne sont pas systématiquement retransmis. La Ligue 1 continue à ne pas être considérée comme un championnat majeur et elle intéresse très peu de monde, en dehors du Psg, qui forcement attire la curiosité surtout par rapport à sa capacité d’investissement, aux joueurs et vedettes recrutées venant d’Italie comme Ibrahimovic, Thiago Silva.

A suivre, la seconde partie dédiée au football italien

Propos recueillis par KarimJ & The Wolfman

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