Témoignage – Addiction aux paris en ligne

Ligue 1, Premier League, Liga, Calcio, Bundesliga, Ligue des Champions ou compétitions Internationales : Autant de compétitions sportives qui suffisent au bonheur des amateurs de foot mais qui deviennent un casse-tête pour les parieurs addicts, qui en quelques clics peuvent miser de grosses sommes d’argent. Une tendance qui inquiète les professionnels de santé comme nous le révélait Docteur DUROY, psychiatre et addictologue au CHU BICHÂT. Paul* fait partie des parieurs qui sont tombés dans l’addiction et ont vu leur vie basculer. Avec pudeur, il a accepté de revenir sur ses difficultés et donne des perspectives pour s’en sortir.

Bonjour Paul, pouvez-vous vous présenter rapidement.

J’ai 40 ans, je travaille comme cadre dans une entreprise et j’ai deux enfants.

Vous pratiquez le pari en ligne depuis plus de dix ans. A quel moment avec-vous senti que vous aviez un problème avec le jeu ?

Le jeu est quelque chose de sournois. Au départ, tu ne te rends pas compte des sommes engagées. Puis un jour, tu fais la balance nette et tu t’aperçois être à -1000 euros. C’est là que tu percutes qu’il y a un souci. Mais tu te dis que tu vas te refaire, tu cherches à récupérer l’argent perdu et tu tombes dans l’engrenage. Sans oublier que le pari est parfois le seul refuge pour échapper à ses problèmes personnels

Je n’avais pas de budget. C’est tout le problème de l’addiction. Le jeu l’emporte sur la raison. Le seul budget que tu as, ce sont les dépenses limites que tu peux cacher à tes proches, jusqu’au jour où tu ne peux plus.

Quel était/est votre budget pour le pari en ligne ?

Je n’avais pas de budget. C’est tout le problème de l’addiction. Le jeu l’emporte sur la raison. Le seul budget que tu as, ce sont les dépenses limites que tu peux cacher à tes proches, jusqu’au jour où tu ne peux plus.

Qu’est-ce qui vous a mis la puce l’oreille : Le temps à penser au jeu, des difficultés financières, judiciaires, familiales ? Des émotions comme l’anxiété, irritabilité, tristesse ?

Les difficultés familiales sont souvent ce qui alimentent le recours au jeu. C’est prendre le problème à l’envers à mon sens. Tout du moins, c’est mon histoire.

Les indices apparaissent à travers les émotions de la vie, ce que tu peux faire et surtout ne peux plus assumer à cause des problèmes d’argent. C’est tout l’aspect ridicule ou contradictoire de la situation : Plus tu paries, et moins tu as de chance d’atteindre tes objectifs de vie.

Aviez-vous conscience d’être malade ?

Oui, c’est une forme de maladie psychologique, liée à son rapport à la vie. Mais oui, j’avais conscience d’être malade. C’est d’ailleurs important pour s’en sortir. Pour cela, il faut accepter son mal et surtout avoir du soutien. Mais trop de gens ne comprennent pas la situation et jugent. C’est surtout ça qui est pire que tout.

J’imagine que votre regard à un match de foot étaient modifiés par vos mises ?

Oui forcément. Quand tu vois le football uniquement à travers les chiffres, les cotes, les statistiques, l’analyse de ces données et les opportunités de gain, tu en viens à oublier le foot. Finalement, je ne profitais plus du foot comme je le faisais avant de jouer.

Quelles conséquences personnelles a eu le jeu sur votre vie ?

Les conséquences sont multiples : Enfermement, repli sur moi, réduction de ses moyens financiers pour justement profiter de la vie, incapacité à faire face à des évènements imprévus de la vie. Le pari fait des dégâts à tous les niveaux.

J’avais conscience d’être malade. C’est d’ailleurs important pour s’en sortir. Pour cela, il faut accepter son mal et surtout avoir du soutien.

Etiez-vous informé de l’existence de professionnels, qualifiés pour être pris en charge ?

Oui, j’étais informé. L’important est de parler, avoir des gens qui te soutiennent sans juger et sans pitié, et chercher à comprendre d’où vient le mal être.

Comment allez-vous aujourd’hui ? Comment êtes-vous sorti de cette situation ?

Peut-on s’en sortir un jour ? Je joue toujours un petit peu. Pour ma part, la question n’est pas spécialement lié au jeu, mais plutôt à ce qui t’amène à gérer les évènements de ta vie qui font que le jeu devient ta bouée de sauvetage. C’est surtout ça l’essentiel.

Les paris en ligne ont été autorisés en France à partir de 2010. Quel regard portez-vous sur les pubs aux paris en ligne ?

C’est dramatique. La France est un pays hypocrite, où le matraquage est partout, sans contrôle, que ce soit dans dans les transports, à la télé, à la radio, dans la rue, pendant les matchs. Le Freebet est une honte et le LiveBet (principe de parier pendant la diffusion d’une rencontre) est à proscrire. N’oublions pas que 600 000 personnes ont un problème avec le jeu en France, soit 1% de la population et près de 80% des joueurs sont endettés selon les chiffres des associations qui aident les malades.

Source SOS joueurs

Les paris en ligne sont très présents dans les émissions de football, avec une banalisation du jeu via une image « cool et ludique du jeu ». On imagine la difficulté pour un parieur ou ancien parieur face à tous ces stimuli. Comment réagissez- vous à ça ?

On rage devant autant d’irresponsabilité. Les paris sont banalisés, considérés comme la norme si on veut être un “vrai” amateur. Mais banalise-t-on la drogue ? Le tabac ou l’alcool ? Non, les choses sont réglementées.

Les parieurs sont comme les personnes touchées par le diabète de type 1 : ils sont porteurs d’une maladie sournoise, invisible, qui n’attire pas l’attention jusqu’au moment où il est trop tard.

La France est un pays hypocrite, où le matraquage est partout, sans contrôle, que ce soit dans dans les transports, à la télé, à la radio, dans la rue, pendant les matchs.

A l’image des interdictions de casino, il est possible de se faire interdire de paris en ligne. Le saviez-vous ? Est-ce votre cas ?

Cette solution existe. Mais un parieur trouvera toujours le moyen de jouer. Ce qui est important, c’est le suivi personnalisé. Mais cela existe peu, et c’est fort regrettable.

Seriez-vous favorable à une loi EVIN du jeu ? Comment jugez-vous la prévention autour de l’addiction aux paris en ligne ?

La prévention ? Elle est grotesque, inefficace et proche de la masturbation intellectuelle. La loi EVIN du jeu serait le minimum que nous pourrions attendre effectivement.

Avez-vous des solutions à proposer ?

J’ai quelques idées sur la question :

  • Établir des cellules d’accompagnement psychologique, et surtout un accompagnement strict d’un point de vue financier, être accompagné pendant six mois ou un an ;
  • Interdire la publicité aux heures de grande écoute ;
  • Interdire les Freebet et les bonus ;
  • Interdire les sites de paris en ligne en tant que sponsor maillot ;
  • Établir un montant limite de paris par mois, et pour toute requête au-dessus de ce plafond, une justification de sa capacité financière serait nécessaire ;
  • Tout bénéficiaire de revenu social pourrait être interdit de paris, tout personne vivant du SMIC devrait être limitée à l’accès aux paris ;
  • Enfin, j’ai une proposition à faire : Il est compliqué d’empêcher une personne de parier. Il faut donc trouver une parade, un moyen de parier sans mettre en danger sa santé mentale ou financière : L’idée serait de créer un pari « responsable“. Cela peut faire sourire, mais je pense qu’il y a une idée à creuser la dessous.
SOS addictions

Que conseilleriez-vous à quelqu’un qui pourrait se reconnaître dans votre parcours ?

Le premier conseil que je donnerais est de parler, se confier à quelqu’un. C’est la première étape. Seul, il est impossible de s’en sortir. Ensuite, il faut établir un plan d’actions assez stricte, se couper de toutes les cartes de crédits, et suivre son compte bancaire en temps réel.

Accepter la situation est une chose capitale, sans se juger soi-même ou se culpabiliser. Ce qui est fait est fait et malheureusement, rien ne pourra le changer. En revanche, la seule chose sur laquelle on peut agir, c’est le futur. Il faut aller de l’avant, penser au futur et se dire que rien n’est perdu. L’argent n’achète pas le bonheur, la famille ou les amis. C’est peut-être bête mais c’est une réalité souvent oubliée qu’il est nécessaire de bien garder en tête.

Un grand merci à Paul pour son témoignage. Si vous vous reconnaissez dans cet entretien, n’hésitez-pas à vous faire aider en contactant des professionnels de santé et/ou des associations citées ci-dessous :

* Prénom modifié pour des raisons d’anonymat

JM

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